Tugdual Derville, délégué générale de l’Alliance Vita et porte-parole de la Manif pour Tous, a été interviewé par le site Reporterre pour la chronique « Une minute, une question ». Le prétexte en est « l’écologie humaine ». L’homophobe a tenu des assises sur le sujet le week-end dernier. L’interview a suscité des réactions au point que la rédaction a publié une mise au point, précisant qu’elle ne partageait pas « les positions prises par M.Derville sur un certain nombre de sujets dits de société » (avec renvoi sur l’article de Wikipedia consacré à celui-ci), mais que « les idées de M. Derville existent. Vouloir occulter cette réalité serait une erreur car l’on ne combat pas les opinions que l’on désapprouve en faisant comme si elles n’existaient pas. » Cette position pose un sérieux problème, tant en matière de lutte contre l’homophobie – qui n’est pas l’objet du site – que pour les débats sur l’écologie – qui, là, le sont.

[MAJ du lundi 15 décembre : ce jour, Reporterre publie un article de fond sur les assises de « l’écologie humaine » et en révèle toute l’imposture.]

Lisons en détails la mise au point de Reporterre : « Cet entretien suscite diverses réactions, en raison des positions prises par M. Derville sur un certain nombre de sujets dits de société. Reporterre ne partage pas ses opinions, non plus que celles de toutes les centaines de personnes dont ce site a présenté les idées. Reporterre mène un travail d’information et que cela plaise ou non, y compris à Reporterre dont ce n’est pas la ligne éditoriale, les idées de M. Derville existent. Vouloir occulter cette réalité serait une erreur car l’on ne combat pas les opinions que l’on désapprouve en faisant comme si elles n’existaient pas. »

Passons rapidement sur la leçon de morale finale : « on ne combat pas les opinions que l’on désapprouve en faisant comme si elles n’existaient pas. » D’une part, il faudrait vivre dans une dimension parallèle pour ne pas connaître les « opinions » de Tugdual Derville et ses amiEs homophobes de la Manif pour tous ; BFM Télé, le Figaro et bien d’autres ont donné à la haine homophobe et sexiste une chambre d’écho et une légitimité qui rendent ce genre de phrase un peu ridicule. D’autre part, on pourrait répondre à Reporterre : « on ne combat pas des discours de haine en les inscrivant dans le champ d’un débat sur l’écologie qui les légitime ; et l’écologie ne profite en rien de ces récupérations sordides dont vous vous faites l’écho. ».

Le problème principal tient à la phrase suivante : « Reporterre mène un travail d’information ». Dans le cas d’espèce, ce n’est pas vrai. Si le site regorge d’articles fouillés, et engagés, qui redonnent confiance dans un véritable journalisme, la chronique « Une question, une minute » ouvre un espace d’expression directe à des personnes sans mise en perspective, donc sans travail d’information ; c’est son intérêt et sa limite. Et dans le cas qui nous intéresse, une erreur politique et journalistique.

En l’espèce, réaliser un travail d’information sur Tugdual Derville aurait dû consister tout d’abord à analyser les « positions prises par M. Derville sur un certain nombre de sujets dits de société » et les nommer (catholicisme intégriste, sexisme anti-choix, homophobie, etc.) plutôt que de simplement renvoyer le lecteur à son article Wikipedia sans les qualifier ; puis à confronter lesdites positions à ses propos d’une minute sur « l’écologie humaine » pour en éclairer le contenu. Sans ce travail d’information, la chronique n’est qu’une tribune ouverte à un homophobe qui peut répéter « écologie », « nature » et « humanité » pour ripoliniser ses attaques contre les homosexuelLEs ou les femmes. Car voici ce que sont en réalité ces combattantEs de l’écologie humaine :

Manif pour tous Paris 2013-01-13 n42

Dans sa page de présentation, Reporterre indique vouloir « proposer des informations claires et pertinentes sur l’écologie dans toutes ses dimensions, ainsi qu’un espace de tribunes pour réfléchir et débattre. Dans toutes ses dimensions signifie que pour nous, l’écologie est politique, et ne peut se réduire à des questions de nature et de pollution – même si nous suivons attentivement ces questions vitales. L’écologie engage le destin commun, engage l’avenir, sa situation découle largement des rapports sociaux : c’est donc bien une écologie politique et sociale que Reporterre présente et discute. » (C’est moi qui souligne)

La tribune de Derville que Reporterre publie ne correspond en rien aux propres critères du site tels que cet extrait les présente.

Nul « destin commun » n’est engagé par le blabla d’Alliance Vita : son positionnement politique est fondé sur des rapports sociaux d’exclusion – des femmes, des LGBT, des musulmanEs, etc. Son discours n’apporte aucune information pertinente sur l’écologie, ni n’amène réflexion ou débat : il s’agit d’une suite de clichés (« scier la branche sur laquelle l’humanité est assise », « léguer une planète invivable aux générations futures ») et d’expressions passe-partout et langue de bois (« L’écologie humaine, c’est une réalité dont nous avons bénéficié, tous, tous les hommes, et c’est absolument nécessaire qu’elle se développe et qu’elle rayonne », « Répondre par des mutations de comportement et des initiatives que le courant propose »). Une minute trente de cette rhétorique, c’est déjà trop.

Cette bouillie indigeste dissimule mal la vaste entreprise de récupération que je caricature à peine1 en la reformulant ainsi : « avant les écolos se battaient pour la planète ; c’est bien, mais il faut aussi sauver les valeurs, la famille, l’hétérosexualité menacée, et où va le monde, hein ? ; c’est cela, l’écologie humaine, la défense de nos valeurs ! ».

La rédaction de Reporterre se rend-elle compte de ce qu’elle fait en assumant à ce point une tribune sans mise en perspective, ouverte à une personne qui ne voit dans l’écologie qu’un moyen pour rendre respectable son discours de haine ? Cette erreur ne me fait pas oublier le reste du travail du site, de qualité. Mais il faut vraiment que la rédaction se rende compte. Suffit-il à n’importe quelLE haineuxSE de base de dire « écologie  pour avoir une tribune sur le site, voir sa parole intégrée à un débat et rendue ainsi légitime ? Passe encore que la rédaction ne se rende pas compte qu’elle contribue ainsi à banaliser un peu plus l’homophobie et le sexisme d’Alliance Vita ; mais ne pas voir qu’ainsi, elle permet à des gens qui n’ont rien à faire du contenu du site de pervertir les nécessaires combats politiques pour l’écologie, cela me dépasse.

PS : pour une analyse détaillée d’un exemple de récupération par un homophobe de l’écologie (que lui appelle « intégrale »), voir ce billet.

1Pour écouter la logorrhée en intégrale, c’est sur cette page. Voici une retranscription des trente premières secondes, après les doigts m’en sont tombés : « L’écologie humaine, c’est une réalité dont nous avons bénéficié, tous, tous les hommes et c’est absolument nécessaire qu’elle se développe et qu’elle rayonne. De même que l’écologie environnementale est née d’un cri d’alerte – nous étions en train de scier la branche sur laquelle l’humanité était assise, nous allions léguer une planète invivable aux générations futures – l’écologie humaine intègre cette question mais intègre aussi la question ‘n’est-ce pas l’humanité elle-même, les repères anthropologiques qui définissent l’homme, les repères de l’altérité sexuelle, le fait que l’homme n’est pas une marchandise, est-ce que ce n’est pas ça qu’on doit aussi protéger, l’identité même de l’humanité pour les générations futures’. ». Notons aussi la fin, qui nous dit que «  l’homme doit être protégé dans sa vulnérabilité et son identité profonde ». L’écologie humaine est anthropocentrique, androcentré, hétérocentré, réactionnaire et chrétienne.