Le blogueur réac Philippe Bilger confesse sur le Figarovox et sur son propre site qu’il a envie d’être sexiste. Cela implique qu’il ait envie de cautionner un système de violences envers les femmes, voire d’y participer. Cet aveu, venant d’un homme qui s’est par ailleurs plusieurs fois exprimé à propos du traitement du viol par l’institution judiciaire et dont la parole est relayée par plusieurs grands médias, est à prendre au sérieux, d’autant qu’il rend responsables les féministes de cette envie. Ancien avocat général à la cour d’assises de Paris, il offre ainsi, en creux, une hypothèse d’explication à l’impunité des violences faites aux femmes dont se rend coupable l’institution judiciaire.

Aujourd’hui magistrat honoraire, Bilger est président de « l’institut de la parole », une structure qui « propose des formations dans le domaine de l’expression ». C’est dire s’il est censé maîtriser le poids des mots. Quand il confesse son envie d’être sexiste1, il sait donc ce que ce terme veut dire, et ce qu’il y a derrière : viols, violences conjugales, inégalités sociales, domination masculine, etc.

Ce seraient les féministes qui lui donneraient envie d’être sexiste. On connaît l’ « argument » qui se décline depuis longtemps pour chaque minorité : si Dreyfus n’avait pas été un des premiers juifs dans l’armée française, et si Zola ne l’avait pas défendu, il n’y aurait pas eu l’explosion de l’antisémitisme à la fin du XIXème siècle ; c’est le mariage pour tous et toutes qui expliquent les violences homophobes2 ; ce sont les musulmanEs qui luttent en France contre l’islamophobie qui la créent ; etc. Il s’agit d’inverser les causes de la violence, de faire de l’oppresséE en lutte la cause de l’oppression pour dénier la violence qu’on exerce soi-même. On a ainsi une bonne raison de se dire sexiste, homophobe, etc.

Bilger reprend cet « argument » autour du retrait d’un visuel sur un carnet de santé qui reproduit des clichés sexistes. On y voyait une petite fille se mesurer le tour de taille quand un petit garçon, lui, s’ enthousiasmait à l’idée de grandir. La couverture disait donc : « La future femme doit penser à rester mince dès son plus jeune âge, le futur homme doit penser à être grand ». Face aux réactions féministes, le conseil départemental a fait réimprimer l’outil.

Difficile face à une telle caricature de ne pas parler de cliché sexiste à combattre. C’est pourtant ce que fait Bilger qui donne plusieurs raisons. Les contradictions qui traversent sa prose le démontrent : ces « raisons » sont avant tout des alibis pour déverser sa haine du féminisme.

L’alibi de la nature

Bilger défend les visuels du carnet de santé en invoquant la nature et les différences fondamentales entre hommes et femmes. Même s’il n’utilise pas le terme, il s’oppose donc aux études scientifiques sur le genre : « Conviendra-t-il bientôt de s’excuser parce qu’on prononcera homme ou femme, qu’on s’obstinera à identifier de belles différences entre eux et que, loin d’être attristé par ces singularités riches et fluctuantes, on les mettra au contraire au crédit de l’humanité? J’attends les prochaines salves délirantes de ceux à qui la nature répugne. » (c’est moi qui souligne) Belle différence, humanité anhistorique, nature : on imagine le début de la dissertation du type « depuis que l’homme est homme, la femme s’est mesurée la taille pour rester mince, et c’est vraiment chouette ».

Il est évidemment facile de montrer l’ineptie de Bilger. Il suffirait d’invoquer quelques exemples démontrant que les critères esthétiques ont évolué dans le temps, en renvoyant par exemple à des tableaux de Manet ou d’Ingres. Mais le plus intéressant, ici, est de montrer que Bilger se contredit lui-même. Dans le même texte où il affirme les différences naturelles, il s’en remet aussi à l’idée de construction sociale du genre.

Édouard Manet - Le Déjeuner sur l'herbe

Parce que, contrairement à ce qu’enseigne l’histoire de l’humanité, le modèle de Monet n’a pas mesuré sa taille depuis ses 7 ans, le « plaisir » de Biger est aujourd’hui « récusé »

Il concède en effet que « les images, les magazines, les publicités et les photographies ont de l’importance et qu’ils peuvent favoriser, structurellement, des stéréotypes ». Il reconnaît donc l’importance de la construction sociale des clichés, même s’il en relativise l’importance dans le cas présent : « il en est [des clichés] qui n’ont rien de blâmable3 », puisqu’en l’occurrence, le garçon et la fille ne se font pas mal mutuellement – ce qui est un critère restreint pour juger du sexisme d’une image. Il confesse même un étrange émoi face au stéréotype véhiculé par le carnet de santé : « Au nom de quoi récuser le plaisir que vous offre une petite fille déjà attentive à sa taille et un petit garçon investi par l’envie de grandir? »4.

Il y a là une profonde incohérence : on ne peut pas en même temps invoquer la nature ET la construction sociale pour nier le sexisme d’une image ; on ne peut pas en même temps dire : « de tout temps les filles ont fait attention à leur taille, c’est à mettre au crédit de la nature et de l’humanité » ET « oui, les images médiatiques, donc la société et non la nature, construisent des stéréotypes, mais il en est, comme celui-ci, qui ne sont pas blâmables et font même plaisir ». Il faut choisir sous peine de contradiction. Que l’intéressé ne le voit pas est bien le signe que sa haine du féminisme et l’arrogance de sa posture dominante l’aveuglent au point qu’il abdique toute cohérence : je bouffe à tous les râteliers conceptuels, même quand ils sont incompatibles, tant qu’il s’agit de dégommer les féministes.

L’alibi du gâchis de l’argent public

Une autre raison de la colère du blogueur réac est le gâchis de l’argent public. Le retrait du carnet de santé sexiste aurait coûté « 33 000 euros pour rien ! », et ce « alors qu’on ne cesse de vouloir raboter, réduire les dépenses publiques inutiles et qu’on a raison ». Ce seraient bien évidemment les féministes qui en seraient responsables, et non les concepteurRICEs même du carnet sexiste. En l’occurrence, Bilger reste ici cohérent dans sa violence contre les féministes.

Son incohérence réside ailleurs, dans le silence qu’il manifeste dans ses billets sur d’autres gabegies, bien plus importantes. C’est ainsi par exemple que dans son portrait mi-critique, mi-enthousiaste de Nicolas Sarkozy publié le 14 avril, Bilger oublie de parler de l’immense gâchis public qu’a représenté l’affaire des comptes de campagne de l’UMP lors de la dernière présidentielle. Après leur annulation confirmée par le Conseil constitutionnel en juillet 2013, le parti avait lancé une souscription de 11 millions d’euros. Or, les dons au parti permettent une réduction d’impôts de 66 % du montant donné. En supposant que l’ensemble des donateurRICEs ait été imposable, cela revient à dire que l’État a financé, par des déductions d’impôts, la débâcle des comptes de l’UMP à hauteur de 7 260 000 euros de recettes fiscales en moins. La gabegie est ici 22 fois plus importante que le coût du carnet de santé, mais Bilger n’en dit rien, alors qu’il parle dans un billet de l’annulation des comptes de campagne. S’il évoquait le gâchis financier, en imputerait-il la faute du Conseil constitutionnel, et non à l’UMP ? On peut en douter.

Il suffirait d’exiger le remboursement d’un mois de paie d’un Wauquiez et de cinq de ses collègues parlementaires absentéistes, de tous les groupes politiques, pour atteindre le coût du retrait du carnet de santé. Mais ce type de comparaison obligerait Bilger à relativiser son argument anti-féministe. Il est des indignations qui sont comme les girouettes, elles se dirigent là où souffle le vent. Dans le cas de Bilger, c’est le vent du sexisme assumé et des petites complicités avec les gens de pouvoir.

L’alibi du combat inutile

Bilger présente ainsi ce qui est à ces yeux le scandale du retrait du visuel : « Quelle est donc cette impérieuse nécessité qui contraint à un gaspillage de 33 000 euros? Sûrement un incident gravissime, une provocation au crime, une apologie de terrorisme, un éloge de la pédophilie, un outrage à la France? Vous n’y êtes pas. »5

Les victimes de pédophilie, d’actes criminels ou terroristes apprécieront d’être mis au même niveau de gravité qu’un outrage à la France. Il est révélateur que Bilger, dans sa logique concurrentielle, n’évoque aucune lutte féministe : les viols, les violences conjugales, l’IVG, les inégalités salariales, etc. Très souvent, en effet, quand on parle de certains combats anti-sexistes – par exemple ceux qui tournent autour de la féminisation de la langue – vos interlocuteurRICEs – même celles et ceux qui se réclament sincèrement du féminisme – vont les tourner en ridicule en invoquant des luttes à leurs yeux immédiatement plus graves. Cette argumentation – par ailleurs facile à invalider – aurait au moins permis à Bilger de passer pour une personne attentive à certains combats féministes. La conclusion est sans appel : aucun combat féministe, pas même la question du viol, n’est digne d’être mentionné, même s’il s’agissait d’invalider le combat contre le visuel du carnet de santé.

Sur les autres billets qu’il a récemment publiés, un seul est consacré, le 12 avril, à un enjeu sur le droit des femmes, l’IVG. Et, même si Bilger y reconnaît que la loi Veil a pu être une avancée pour certaines femmes, il est question pour lui avant tout de dénoncer l’abrogation du délai obligatoire de sept jours et d’invalider les féministes, en les rendant à nouveau responsables du sexisme : « Quel pervers et inattendu argument, pour les authentiques misogynes, de constater que pour les féministes pures et dures, réfléchir est « un frein » ! ». Bien évidemment, préciser que ce n’est pas le délai pour réfléchir, mais son caractère obligatoire qui infantilise les femmes est une nuance que Bilger balaie sans argument.

Bilger et la question du viol

Il est pourtant un combat féministe sur lequel Bilger s’est mainte fois exprimé. C’est celui du viol. Bilger a produit plusieurs billets sur le sujet, pour beaucoup loin d’être scandaleux. Il a par exemple fait en novembre 2006 l’éloge du témoignage public de Clémentine Autain sur son viol. Il a témoigné de sa propre expérience d’avocat à la cour d’assises, de la déception que sa position, différente de celle des avocats des parties civiles, entraînait chez les victimes. Bien que critiquables sur de nombreux aspects, aucun de ces textes ne laisse deviner la violence anti-féministe qui explose dans les derniers billets de Bilger.

Les critiques que l’on peut adresser à ces textes touche entre autres au fait que le magistrat refuse de considérer le sexisme propre qui traverse l’institution judiciaire. Il mentionne les difficultés des victimes à s’exprimer à toutes les étapes de la procédure, mais en les mettant sur le seul compte de la détresse psychologique, sans jamais remettre en cause le cadre même de la procédure qui transforme le plus souvent la victime en coupable qui doit se justifier. Il témoigne de ses désaccords avec les parties civiles, mais en les mettant sur le seul compte de la méconnaissance et des attentes impossibles de celles-ci, sans remettre en cause sa propre position, telle que définie par la loi et le droit et qu’il conviendrait peut-être de modifier pour réduire l’impunité des viols au sein de l’institution.

En novembre 2006, il va même jusqu’à vanter dans les termes les plus élogieux6, les progrès de l’institution en matière d’enquêtes et de respect des victimes, progrès qu’il met à l’actif d’ « un féminisme ancien ». On est donc surpris de voir le pourfendeur actuel du féminisme louer les mérites des combats féministes au sein de la police et de la justice. Le problème est que les progrès qu’il décrits sont très clairement contredits par des données. Le Comité féministe contre le viol estime qu’une victime sur dix seulement porte plainte. Plus institutionnel, un rapport de l’office national de la délinquance de 2007 montre que seuls 2 % des plaintes pour viol sont suivies d’une condamnation aux assises. Difficile de mettre cela sur le seul compte de la détresse des victimes. Mais on retiendra que, pour Bilger, les bienfaits du féminisme ne concernent une évolution qu’il est le seul à voir…

Des questions

Dès lors, s’il n’est pas permis de douter de ses positions contre le viol, il est permis de réclamer des comptes à un homme de justice sur son incohérence. Pouruoi consacrer son énergie à invalider des combats féministes dans des termes qui remettent en cause les principes même de la la prévention et de la répression des viols ?

Quelle définition du sexisme défend-il pour revendiquer l’envie d’en être ? Comment ne voit-il pas, lui qu’on ne peut soupçonner de vouloir banaliser le viol, qu’invoquer « l’envie d’être sexiste », c’est relativiser les violences faites contre les femmes, dont les viols ou encore les violences conjugales ? Comment peut-il ridiculiser le combat contre les clichés sexistes qui font des femmes, dès leur plus petite enfance, des personnes obsédées par l’objectif de plaire alors que c’est précisément ce type de combat qui permet de modifier les représentations de femmes objets soumises au bon vouloir des mâles, au coeur de la culture du viol ?

Comment ne voit-il, lui l’ancien avocat de la cour d’assise qui a sans doute dû affronter ce type de raisonnement de la part des avocatEs de violeurs, que le raisonnement qui impute aux féministes le sexisme qui s’exerce contre les femmes peut se décliner dans bien des domaines, par exemple : « c’est la victime de viol qui l’a bien cherché en s’habillant ainsi et en allumant mon client » ?

« Avoir envie d’être sexiste » implique-t-il de défendre bec et ongle l’institution judiciaire alors que la plupart des féministes en dénoncent les carences, voire la violence, notamment dans les cas de viol ?

La posture actuelle de Bilger, le mâle dominant sûr de lui, distribuant les bons points des combats sociaux, n’est sans doute pas la plus propice pour répondre calmement à ces questions. Pour autant, quand on confesse publiquement son envie de participer à un système de violence et de domination des femmes, on devrait au minimum avoir des comptes à rendre. Et peut-être s’excuser.

1Notons la différence de titre entre son blog « On a envie d’être sexiste » et son relai sur le Figarovox : « quand les féministes donnent envie d’être sexiste ». Le Figarovox, qui affirme pourtant donner la parole à Bilger « en toute liberté », réduit la responsabilité du blogueur avec ce changement de titre, tout en renforçant la charge anti-féministe.

2Le 16 mai 2014, Philippe Bilger publiait sur son blog un billet dans ce sens. Ce serait l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe qui expliquerait l’explosion des actes homophobes documentés par SOS Homophobie.

3On regrette que Bilger ne donne pas d’exemple de clichés sexistes non blâmables : « la femme est douce et sensible, l’homme fort et protecteur » ; « l’homme fait bien le bricolage et l’entretien de la voiture, la femme le ménage et la couture  » ?

4Au passage, nous sommes ravi-es d’apprendre le « plaisir » qu’éprouve Bilger à mater ainsi une petite fille et un petit garçon attentifVEs à reproduire les stéréotypes de genre. Nous compatissons à la douleur qui est la sienne de voir son « plaisir » ainsi « récusé », tout en nuançant : l’image n’étant pas censurée sur le net, Bilger pourra continuer à la regarder à loisir.

5La présidente d’Osez le féminisme 13, au coeur de la lutte contre le carnet de santé, a répondu à cet argument et à d’autres dans ce texte.

6« Les éloges sur l’activité  policière et judiciaire sont trop rarement répandus pour que je ne souligne pas, depuis plusieurs années maintenant, l’exceptionnel investissement mis par les enquêteurs et les magistrats dans la lutte contre le viol, et le respect ainsi que l’attention dus à ses victimes. Sur ce plan capital, il y a un féminisme ancien qui a mis dans les têtes des enseignements ineffaçables. »