Messieurs les Sénateurs,

En prenant connaissance de vos interventions au Sénat, en commission, le 15 juillet dernier, je me suis rendu compte que vous aviez deux points communs. D’une part, vous êtes payés au moins 5366,32 euros par mois pour un travail qui reste très peu fourni1. Vous n’êtes pas payés à ne rien faire, mais vous êtes payés pour ne pas faire grand chose. D’autre part, dans le cadre d’une discussion de commission sur les réponses à apporter aux déserts médicaux, vous avez partagé la même analyse sexiste, la seule différence entre vous étant le degré d’outrance que vous vous êtes permise dans vos interventions2.

Au vu de votre travail parlementaire très faible, vos interventions sexistes en commission sénatoriale prennent une valeur particulière. On ne saurait ainsi les mettre sur le compte de la maladresse ou de l’impréparation : du temps, vous en avez, puisque vous ne faites que très peu le travail qui occupent nombre de parlementaires un peu plus assiduEs et productifVEs – par exemple Chantal Jouanno, qui vous a repris tous deux lors de vos interventions.

Et puisque vous intervenez si peu en commission, et encore moins dans l’hémicycle, on doit en conclure que ce sujet, celui du « problème » de la féminisation de la profession médicale, vous préoccupe particulièrement pour que vous daigniez y consacrer quelques mots. Un cri du cœur, en quelque sorte.

Avec autant de temps et de moyens à votre disposition, on pourrait au moins s’attendre à une argumentation claire, même si elle est sexiste. Pourtant, force est de constater qu’on ne comprend rien à vos propos. En quoi la féminisation de la profession médicale serait responsable des déserts médicaux ? Vous n’en dites rien, estimant peut-être que tout le monde comprendra les implicites du raisonnement et que vous n’avez même pas à faire ce travail.  A plus de 5300 euros par mois, on peut pourtant se permettre d’être sexiste ET compréhensible : cela ne semble pas être une exigence au-delà de votre portée.

Capture du 2015-07-19 17:11:39

Bilan de l’activité parlementaire d’Hervé Poher au 19 juillet 2015

C’est d’autant plus incompréhensible que la discussion se tenait en commission de l’aménagement du territoire et du développement durable, que le président de la commission a incité en introduction à ce que le Sénat apporte une « plus-value territoriale » sur la question des déserts médicaux et qu’on voit mal en quoi des clichés sexistes les plus éculés répondraient à cette mission. N’avez-vous donc aucune expertise territoriale à apporter sur cette question vitale ? Ni le Pas-de-Calais, ni l’Indre n’ont de problèmes territoriaux spécifiques qui auraient pu être intéressants à mettre dans la discussion ? Ou alors travaillez-vous si peu que vous ne connaissiez pas les problèmes territoriaux ? Quoi qu’il en soit, on devra se contenter des femmes, responsables des problèmes – le reste n’étant qu’une reprise de l’exposé du rapporteur.

Au lieu d’une argumentation étayée qui expliquerait le lien entre féminisation de la médecine et déserts médicaux, vous nous livrez des précautions oratoires : « quitte à faire réagir » prévient M. Poher ; « au risque de choquer » avertit M. Mayet. Mais ces précautions rhétoriques ne visent pas à rendre supportables vos propos sexistes – soyez convaincus qu’insupportables, ils le sont et le resteront.

Ils servent à vous positionner comme héros ayant à faire le choix difficile de dire des « vérités » que personne ne veut entendre, bref à vous donner le petit frisson du « moi je dis ce qui est, même si cela doit faire mal », ce petit frisson que ressent le raciste en tenant des propos racistes, l’homophobe en tenant des propos homophobes, et vous en tenant des propos sexistes.

Bilan de l'activité parlementaire de Jean-François Mayet au 19 juillet 2015

Bilan de l’activité parlementaire de Jean-François Mayet au 19 juillet 2015

Mais rien de cela n’explique en quoi la féminisation de la profession est responsable des déserts médicaux. Les tampons sont moins chers dans les zones bien dotées en médecins ? Les femmes médecins, surtout jeunes, sont trop douces et bienveillantes pour s’occuper des personnes des zones désertées ? Il y aurait une corrélation entre déserts médicaux et déserts en salons de coiffure et manucure  ? Elles sont trop bavardes, font fuir les patients et couler les cabinets ? Vous savez, ces trucs de femmes, quoi.

Avec son intervention où il réduit les femmes à un rôle de pondeuses, M. Mayet a eu au moins le mérite de détourner l’attention médiatique du sexisme des propos de M. Poher, qui, je l’espère, lui en est reconnaissant. Mais cela n’en rend pas le raisonnement moins inintelligible. Quand bien même les femmes seraient là pour faire des enfants, en quoi ce phénomène aurait-il un lien avec les déserts médicaux ?

Le rapport pour avis sur lequel votre commission devait se prononcer, dans le cadre du débat sur la loi de modernisation du système de santé, n’est pas encore disponible. Il faut donc se reporter à la seule discussion que vous avez eue avec vos collègues pour essayer de deviner votre raisonnement.

Dans son exposé introductif, le rapporteur dit : « À ma grande surprise, j’ai découvert qu’environ 25% des médecins diplômés renoncent à s’inscrire au tableau de l’Ordre des médecins pour exercer d’autres professions, dans le journalisme ou l’administration par exemple. ». Il y a donc un nombre conséquent de diplôméEs qui disparaissent de la profession. Les femmes y sont-elles surreprésentées ? Le rapporteur ne le dit pas.

C’est la question que se pose votre collègue Républicain Charles Revet, dans une intervention qu’il a faite entre celle de M. Poher et celle de M. Mayet, sur laquelle ce dernier aurait donc pu réagir : « Les études médicales se féminisent, c’est un fait. Cette féminisation a-t-elle une incidence sur les 25 % de diplômés qui décident de ne pas s’installer à l’issue de leurs études ? On sait que 20 % des femmes qui terminent leur parcours ne s’installent pas, et que 20 % exercent à mi-temps. Chacun reste libre de ses choix de vie. »

Il y aurait beaucoup à dire sur la dernière phrase, tant les inégalités hommes-femmes dans la répartition des tâches domestiques déterminent la « liberté » des choix de vie, à commencer par les choix professionnels. Il n’en reste pas moins que votre collègue, chiffres à l’appui, refuse de considérer la féminisation de la médecine comme un problème et se borne à poser des questions.

On en revient donc à l’hypothèse des femmes pondeuses de gosses. On peut bien sûr supposer qu’après une décennie d’études où une vie familiale est difficile, voire impossible, et devant les difficultés d’installation, plus de femmes médecins que d’hommes « choisissent » un autre métier plus accommodant avec des obligations parentales et domestiques. Mais une fois cette hypothèse posée, et si on esquive tous les enjeux territoriaux – sur lesquels pourtant on vous demandait de vous prononcer, et qui sont déterminants en matière de désert médical – quelle doit être la conclusion ? Que la féminisation de la profession médicale est un frein à la lutte contre les déserts médicaux, comme vous le dites ? Ou que le sexisme de la société qui, malgré les progrès, tolère encore une inégale répartition des tâches domestiques entre hommes et femmes au point d’amener ces dernières à sacrifier leur carrière, est un frein à la féminisation de la profession médicale et à l’épanouissement professionnel de femmes médecins ?

Au vu de votre manque d’enthousiasme à faire un quelconque parlementaire, je peux comprendre que vous refusiez une hypothèse qui devrait engager une vraie réflexion sur le sexisme de la société. Il est plus facile de dire que c’est la faute aux gonzesses. Mais je vous adresse tout de même ces questions.

A celles-ci, aux questions que j’ai posées sur votre expertise territoriale, j’en rajoute deux autres :

– Entendez-vous présenter des excuses pour vos propos sexistes ?

– Comptez-vous justifier votre peu de travail parlementaire ?

Comptant sur votre réponse, je vous adresse mes salutations citoyennes,

Jérôme Martin

1Le site nossenateurs.fr, consulté ce 19 juillet, ne recense au cours des douze derniers mois que 23 semaines d’activité pour vous deux ; vous n’avez rédigé aucun rapport parlementaire, aucune proposition de loi, ni posé la moindre question orale au gouvernement ; le travail en commission de M. Poher est plus conséquent : 62 présences en commission pour 19 interventions, contre 50 et 10 pour M. Mayet.

Voici sur le site nossenateurs.fr, la page de bilan de M. Poher, et celle de M. Mayet.

2Hervé Poher a indiqué que « Quitte à faire réagir, il faut dire que la féminisation de la profession pose aussi problème. », idée qu’a reprise Jean-François Mayet en rajoutant : « Or nonobstant l’égalité, elles sont quand même là pour faire des enfants… ». Je vous avoue que mon passage préféré est le « quand même ».