Raciste, Nadine Morano a, en 48 heures, assimilé les réfugiéEs à des déchets salissant les rues touristiques de Paris et stigmatisé leur supposée lâcheté. Sur ce dernier point, elle se sert d’une référence historique à la France de 1940-44 (mais aussi de 1914), censée montrer le plus grand courage des FrançaisEs de cette époque par rapport aux miséreuSEs pas-de-chez-nous aujourd’hui : « Heureusement qu’on n’a pas fait pareil, nous, en 39-45 ou en 14 ! On a tous des aïeux qui reposent dans la terre de France qui se sont battus pour la liberté et pour sauver la France. » Cette allusion historique n’est pas seulement une insulte raciste aux réfugiéEs qui se battent pour leur survie et leurs droits. Elle est aussi une insulte aux RésistantEs authentiques, puisqu’elle suppose que tout le monde l’a été, donc que leur engagement ne valait rien. Morano l’homophobe, Morano la raciste est à ce titre une digne héritière du racisme républicain gaulliste et de la réhabilitation de Vichy. Elle est enfin une aubaine pour la majorité socialiste, tant à Paris qu’au gouvernement, qui peut à peu de frais faire passer les quelques victoires arrachées par les réfugiéEs et leur soutien comme une politique humaniste différentes de celles menées par l’UMP.

Morano renvoie aux deux guerres mondiales pour stigmatiser les réfugiéEs, présentéEs comme bien lâches face à l’ennemi. Sans aucun égard pour les réalités politiques, stratégiques, tactiques, militaires. Mais on ne peut demander à une raciste un peu d’expertise quand elle considère qu’insulter est la seule forme d’intervention politique.

Passons rapidement sur la Première guerre mondiale. Pas mal de FrançaisEs pourraient reprendre la phrase de Morano, avec une variante : « On a tous des aïeux qui reposent dans la terre de France, qui ont refusé la guerre et se sont fait exécuter par Nivelle-Pétain ». Quelques FrançaisEs, beaucoup de pas-FrançaisEs, et peut-être des réfugiéEs aujourd’hui, pourraient aussi hurler à la face de Morano, cri de colère tout aussi valable pour la Seconde Guerre mondiale : «  On a tous des aïeux qui reposent dans la terre de France, parce que la France colonisatrice les a enrôlés, qu’elle les a sacrifiés à cette grande boucherie sans aucune contrepartie que le racisme des colons et des chefs militaires. »

Mais c’est bien avec la période de « 39-45 » que la référence de Morano prend tout son sel. Pas uniquement parce que le déplacement massif de millions de personnes en France en 1940 invalide une telle référence. Mais bien parce qu’il s’agit de laisser croire que tout le monde, en France, a été résistant.

Non, nous n’avons pas « tous des aïeux qui reposent dans la terre de France qui se sont battus pour la liberté et pour sauver la France »1. Les collaborateurRICEs, collaborationnistes, toutes celles et tous ceux qui ont participé en France à la déportation des juifVEs, des tsiganes, des prisonniErEs politiques (alors même que l’Allemagne nazie n’en attendait pas autant) : beaucoup d’entre elles ou eux sont aujourd’hui mortEs, « reposent dans la terre de France » et ne sont pas battuEs « pour la liberté ni pour sauver la France », ils et elles se sont précisément battuEs pour le contraire – à moins que Nadine Morano n’estime que dénoncer unE juifVE, unE communiste ou unE résistantE n’ait contribué à sauver la France. Et surtout, beaucoup de nos aïeux/ailleules mortEs, « reposent dans la terre de France », après avoir tant que bien que mal essayé de survivre pendant cette période, sans se compromettre avec le régime de Vichy, mais sans non plus rentrer dans la Résistance.

La référence à la Seconde Guerre mondiale sert donc à entretenir un roman national où les FrançaisEs ont la résistance dans l’âme, par opposition à ces réfugiéEs pas blancHEs trop lâches pour résister à ce qui les oppresse, et qui viennent donc faire tache devant les magasins Vuitton des rue de la capitale.

Cette référence n’est pas seulement idiote sur le plan historique, elle n’est pas seulement raciste, elle est aussi une insulte envers tousTEs les résistantEs. En laissant entendre que tout le monde s’est battu pour la liberté et pour la France, de Pétain à Lucie Aubrac, Morano banalise totalement l’engagement des RésistantEs authentiques, les risques qu’ils et elles prenaient.

Bien loin d’être incohérente, cette référence historique est fidèle à une certaine vision française de la période concernée, comme nous le rappelle cette scène d’OSS 117, Rio ne répond plus.

Oui, De Gaulle a fui la France, s’est réfugié à Londres y organiser la contre-offensive. Mais il a aussi contribué à faire table rase des responsabilités de nombreuxSEs vichystes (et il est loin d’avoir été le seul, à droite comme à gauche), et cautionné leur nomination dans de nombreuses administrations. En effaçant Vichy, De Gaulle contribuait à un roman national de la France résistante dont Morano est la digne héritière. Elle doit aussi beaucoup au racisme du général, qui affirmait par exemple : « Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? » ou bien « Il y a des nègres à l’Elysée tous les jours, vous me les faites recevoir, vous me les faites inviter à déjeuner. Je suis entouré de nègres, ici. »2 On a tort de toujours mettre sur le compte de l’influence du Front national les provocations racistes d’une Nadine Morano. Il faut bien y voir la continuation de la logique raciste républicaine, en l’occurrence gaulliste.

L’un des effets des provocations racistes de Morano, c’est bien de laisser croire que le PS mènerait une politique plus humaniste (ou laxiste, selon son point de vue à elle). Or, celles et ceux qu’indignent à juste titre les comparaisons de Morano ou de Sarkozy (les réfugiéEs sont des déchets, les réfugiéEs sont une fuite) devraient aussi se poser la question: comment le PS traite-t-il ces mêmes réfugiés, si ce n’est comme des déchets qu’il faut trier (les bonNEs réfugiéEs des méchantEs immigréEs économiques) et nettoyer de l’espace qu’ils et elles occupent ? Comment le PS se comporte-t-il à la frontière, si ce n’est en colmatant une fuite à coups de contrôles renforcés aux frontières avec l’Italie, et à Calais ? En réalité, les maigres concessions que le PS a bien voulu apporter à sa politique de « fermeté humaine », c’est-à-dire une politique inhumaine bien plus proche de celle menée par l’UMP que Morano ne veut bien le croire, ne l’ont été que grâce aux combats des réfugiées et de leur soutien. Et PS et Républicains partagent aujourd’hui un refus idéologique, déconnecté des réalités de terrain, d’une régularisation de tous et toutes, pourtant la seule solution humaine et pragmatique. Autre point commun : le refus de considérer la responsabilité de la France et de sa politique impérialiste dans la situation actuelle des réfugié-es. L’effacement historique n’est pas que l’apanage de Morano.

1Là encore, des descendants de coloniséEs pourraient dire : « Nous avons tous des aïeux qui reposent en terre d’Algérie, massacré par la France libre le 8 mai 1945 ».

2Respectivement selon Alain Peyrefitte Ainsi parlait de Gaulle et publié dans Le Point du 15 octobre 1994 ; et selon Jacques Foccart, Mémoire. Journal de l’Elysée, tome 2, entretien du 8 novembre 1968. Les deux citations sont dans La contre-révolution coloniale en France, Sadri Khiari, Editions La Fabrique.