Sidaïque » est un terme qui continue d’être utilisé comme s’il désignait de façon neutre une personne vivant avec le VIH. J’analyse ici les extraits de l’émission télé de mai 1987 qui a permis à Jean-Marie Le Pen de populariser le terme. J’ai retranscrit ailleurs l’intégralité de ses propos sur le sida dans cette émission. Le leader du Front national en parle pendant 15 minutes, dans deux séquences différentes. Derrière le néologisme, forgé par l’extrême-droite, la représentation d’une menace : d’abord pour les finances, puis pour la population, enfin pour la nation. Concept obscurantiste qui se dissimule derrière des apparences de scientificité, outil de stigmatisation derrière les accents de compassion, arme rhétorique complotiste pour se présenter comme celui qui ose dire la vérité derrière les mensonges de la classe politique, « sidaïque » n’a rien d’anodin. Analyser ces propos ne doit pas servir qu’à alimenter l’indignation contre le FN de l’époque ou d’aujourd’hui, et donner des arguments contre l’emploi du mot : cela permet aussi de voir ce qui, dans les propositions de Le Pen en 1987, est encore d’actualité, et soutenu par les partis dit républicains.

« Sidaïque » avant le 6 mai 1987

Selon une analyse du spécialiste en lexicométrie Maurice Tournier, le néologisme est forgé par Guillaume Faye, journaliste d’extrême-droite, en 1986. Aucune source ne permet de justifier que le mot aurait été utilisé avant de façon neutre et apolitique, puis récupéré par l’extrême-droite.

Depuis les élections législatives de mars 1986, où il a fait 10 % des voix, le FN dispose de 35 député-es à l’Assemblée nationale. La présence médiatique de Le Pen ne cesse de s’intensifier. Les questions liées au VIH / sida sont régulièrement abordées par le parti. Les députés frontistes se battent avec la ministre de la santé Michelle Barzach autour de ce qu’ils appellent des sidatoriums. Le FN s’est doté d’un alibi scientifique, François Bachelot1, cancérologue et député, qui offre un « cadre théorique » et des formules choc à une vision complotiste et stigmatisante de l’épidémie2 : au stade du sida, une personne serait bien plus « contagieuses », les malades doivent être misEs à l’écart, il faut imposer un test de dépistage, à tout le monde une fois par an ou à certaines personnes ou certaines occasions, cette proposition étant formulée via un vocabulaire volontairement fluctuant : dépistage « systématique », « généralisé », « obligatoire ».

En avril 1987, dans Gai Pied Hebdo, François Bachelot est interviewé : « Les sidaïques sont de véritables bombes virologiques. On ne fera pas de progrès dans la lutte contre le sida sans isoler les patients. Il existe bien des centres anticancéreux ! Si on laisse les malades dans des hôpitaux généraux, ils seront mal soignés. Le personnel n’est pas assez compétent. » On retrouve le même argumentaire à l’Heure de vérité.

Quand Jean-Marie Le Pen, qui vient de se déclarer officiellement candidat à la présidence de la République pour l’année suivante, est interrogé, le 6 mai 1987, à l’émission politique phare d’Antenne 2, sur les questions liées au VIH et au sida, il n’improvise donc pas ses réponses. Ses propos sur le sida sont réfléchis et participent à une stratégie claire : pointer du doigt certaines pratiques et communautés, les opposer aux « victimes innocentes » de l’épidémie, critiquer les récentes mesures prises par l’État, attiser la peur et les visions complotistes en se présentant comme celui qui dit la vérité, surfer sur le discours du déficit de la Sécurité sociale pour en proposer une semi-privatisation.

À propos des l’émission et des sources videos

L’Heure de Vérité, animée par François-Henri de Virieu , est alors une émission phare de la politique française. Elle alterne des questions de spectateur-rices et de responsables éditoriaux de premier plan. C’est la troisième fois que Le Pen y est invité. L’animateur indique dès le départ qu’on va plutôt interroger le chef du FN sur des sujets qu’il ne traite pas d’habitude, comme l’économie. Le sida y est abordé pendant près de 15 minutes, sur 1 heure 40 d’entretien. C’est dire si c’est un sujet majeur. On notera d’ailleurs que, si le sujet semble à l’ordre du jour et que Le Pen le sait, c’est lui qui prend l’initiative d’en parler, sans attendre qu’un journaliste le lance spécifiquement sur le sujet. Et il restera maître de la conversation sur ce thème, d’un bout à l’autre.

L’intégralité de l’émission est accessible en téléchargement sur le site de l’INA, moyennant la somme de 2,99 euros. La séquence la plus connue où il évoque le « sidaïque » fait l’objet de deux vidéos gratuites : l’une, la plus courte, d’une vingtaine de secondes, reprend la seule définition que fait Le Pen du mot ; l’autre, de 7 minutes environ, reprend l’ensemble de la séquence sur le sujet avec Albert Duroy. Je n’ai pas réussi à trouver de vidéo gratuite de la première séquence. On trouvera une retranscription complète des deux séquences à ce lien. Merci de me signaler d’éventuelles erreurs ou lacunes.

La difficulté que pose l’analyse de ces entretiens, c’est d’éviter l’anachronisme. Par exemple, le terme « contagion » peut légitimement choquer, notamment dans la bouche des journalistes qui l’emploient. Mais le fait de dire « le VIH est contagieux » est alors très courant, y compris chez les médecins et dans les associations3. Ce n’est que plus tard que la distinction transmissible / contagieux va s’imposer dans les discours publics.

Pour être complète, cette analyse devrait aussi étudier le fonctionnement des médias de l’époque, le cadre (social, économique, fonctionnement) dans lequel ils et elles travaillent, l’élaboration des sondages qui sont livrés en direct. Je me contenterai d’une étude du discours.

Une histoire de coût

La première fois que Le Pen utilise le mot « sidaïque », c’est pour dire qu’il coûte cher. « Je vous rappelle qu’un sidaïque hospitalisé coûte entre 500 000 et un million de Francs par an et que le nombre de ceux-ci double tous les 8 mois (…) dans les conditions actuelles, il y a rupture très grave de l’équilibre de la Sécurité sociale ». Le « sidaïque » est donc d’abord une menace pour les comptes de l’Assurance maladie.

Il est aussi une arme de diversion pour Le Pen. En effet, il avait présenté le point de vue du FN sur la Sécurité sociale, qui selon lui a des « privilégiéEs » : les syndicats qui le co-gèrent, et les étrangErEs, qui profiteraient des hôpitaux aux détriments des FrançaisEs. Il préconisait donc d’exclure les étrangErEs de la Sécurité sociale, mais aussi de réduire le panier de services de la Sécu à un minimum commun et d’ouvrir un peu plus les complémentaires à la concurrence. L’animateur principal, François-Henri de Virieu, insiste pour que Jean-Marie Le Pen chiffre les économies que ces mesures apporteraient, et en combien de temps. Le Pen esquive la réponse en parlant du coût du « sidaïque ». Et tout au long de la discussion, il ne répondra jamais aux relances sur le chiffrage budgétaire des mesures qu’il propose contre l’épidémie.

Une menace à la croissance exponentielle

Le nombre de personnes vivant avec le VIH doublerait tous les 8 mois. La menace est donc exponentielle, et Le Pen ne va cesser de le rabâcher : «  Le gouvernement en a adopté les deux tiers [des mesures proposées par le FN l’année précédente], malheureusement avec 8 mois de retard, c’est-à-dire que le nombre des sidaïques avait doublé » ; « Je vous ai dit tout à l’heure les chiffres. Mme Barzach dit 150 000 ? Disons 150 000. 150 000 qui seront 300 000 dans huit mois, qui seront 600 000 dans seize mois. » ; il prend parfois une autre progression que le facteur 2 : « quand ils seront 30 000, ce sera encore bien plus grave ; et s’ils sont 300 000, ce sera encore plus terrifiant. » ; les malades du sida «  sont passés de 3 % des lits à plus de 35 % des lits en deux ans » ; « ce sont des gens dont on croyait que 25 % étaient condamnés à mort, on sait maintenant que c’est au moins 75 % ».

En insistant sur cette croissance définie comme exponentielle, Le Pen vise d’abord à dénoncer le manque de mesures selon lui adéquates du gouvernement. Alerter sur l’expansion d’une épidémie et sur l’attentisme des responsables n’est pas en soi scandaleux. Mais ici, il s’agit aussi de créer la terreur, dans les tous les aspects de la vie politique : «  il s’agit d’une question excessivement grave qui met en cause la santé publique, qui met en cause la sécurité et l’équilibre des finances, je dirais même l’équilibre de la nation. » Bref, Le Pen entend suspendre toute raison critique pour faire passer ses inepties scientifiques sur le sida.

Le plus cynique reste que Le Pen décrit lui-même la méthode qu’il est en train d’employer, en faisant mine de la craindre et de la combattre : « Voyez-vous, les grandes épidémies, on le sait, par l’histoire, ont provoqué de grandes peurs, et ces grandes peurs peuvent provoquer des événements politiques dramatiques. Des foules terrorisées peuvent être manipulées de façon totalitaire. »

Apparence de scientificité et obscurantisme

Le discours de Le Pen a tout du discours obscurantiste qui mime les discours scientifiques. Il porte une attention particulière à préciser que ses propos ne relèvent pas de son opinion personnelle : « Ces gens-là sont en France de l’aveu de Mme Barzach 150 000, selon nous entre 200 et 250 000, et mon opinion, ce n’est pas moi qui l’ai testé, c’est évidemment une opinion scientifique. » ; «  je ne partage pas l’opinion, enfin, les savants que je consulte ne partagent pas l’opinion que… »

Le Pen fait semblant de respecter un certain nombre de données scientifiques : il insiste par exemple sur la distinction à faire entre malades du sida et personnes vivant avec le VIH (« porteurs sains » : le terme, qu’on juge légitimement choquant aujourd’hui, était courant), sur l’absence de cure, il évoque les modes de transmission principaux du VIH (qu’il réfutera dans le cas du sida). Mais c’est bien pour en jouer ensuite.

Ainsi, tout en prétendant reconnaître les modes de transmission que sont « la sodomie » et l’usage de drogues, Le Pen va indiquer que les moyens de prévention recommandés, à commencer par le préservatif, ne sont pas les bons, et que focaliser sur eux est un mensonge dangereux.

Ce jeu est d’autant plus facile que les connaissances sur le VIH et le sida en sont à leurs débuts, qu’elles sont peu maîtrisées du grand public, que la première grande campagne d’information télé parle des modes de transmission, mais pas des moyens de se protéger, appelant juste à … s’informer. Et dans le cadre de l’émission, ce discours pseudo-scientifique est d’autant plus facile que les interlocuteurs de Le Pen n’aident pas à la clarification. Quand ils abordent les questions scientifiques, ce qui est rarement le cas, leurs questions sont souvent confuses.

En témoigne la première que lui pose Albert Duroy4. Le journaliste essaie de démontrer les contradictions de la proposition du Front national d’enfermer les seulEs malades du sida, puisque les personnes vivant avec le VIH « sont au moins aussi contagieux (sic) que les malades ». Duroy évoque même une hypothèse : les « porteurs sains » seraient même «  d’après certains spécialistes plus contagieux que les malades dont la maladie est déclarée parce que ceux-ci ne sont plus en état de se livrer à un certain nombre d’activités qui peuvent provoquer le sida d’après certains spécialistes plus contagieux que les malades dont la maladie est déclarée parce que ceux-ci ne sont plus en état de se livrer à un certain nombre d’activités qui peuvent provoquer le sida ». Incapable de parler de baisse de libido, de relations sexuelles, le journaliste présente les choses dans des périphrases absconses qui ne peuvent qu’entretenir l’idée qu’on ment aux FrançaisEs sur le sida. Dès lors, Le Pen, qui a indiqué en direct que la « sodomie » était un mode principal de transmission ne peut que s’engouffrer dans cette brèche et montrer que lui, il parle vrai.

David Wojnarowicz Sex Series : trees

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Le « sidaïque », ce lépreux

C’est dans le cadre de cette « discussion scientifique » que Le Pen va lancer sa définition du sidaïque5 : « En revanche, je crois que le sidaïque, si vous voulez, j’emploie ce mot- [Albert Duroy : mmh], c’est un néologisme, il n’est pas très beau, mais je n’en connais pas d’autres. Celui-là, il faut bien le dire, est contagieux par sa transpiration, ses larmes, sa salive, son contact. C’est un espèce de lépreux, si vous voulez [Tentatives de Duroy de reprendre la main]. »

Le Pen assume le néologisme « pas très beau », en indiquant qu’il n’en connait pas d’autres. Or, lui et ses interlocuteurs utilisent aussi « malades du sida », qui est tout à fait correct6. Il était donc faux de dire qu’il n’existe pas de termes pour désigner la personne vivant avec le VIH à un stade développé de l’infection. « Sidaïque » est donc avancé non pour combler un manque de la langue française, mais bien pour présenter un concept « scientifique » propre qu’il distinguera de l’expression « malade du sida ».

« Sidaïque » n’est pas un synonyme de malade du sida, c’est bien une création pseudo-scientifique, visant à invalider les connaissances de l’époque sur les modes de transmission du virus, afin de stigmatiser les personnes, créer la terreur et soutenir des politiques fondées sur le dépistage obligatoire et l’enfermement.

Référence antisémite

Dans son analyse, Maurice Tournier fait remarquer la bizarrerie linguistique de la construction du mot. Le français cherche le plus souvent à éviter le hiatus, c’est-à-dire la succession de voyelles dans des syllabes différentes, sauf quand il est déjà présent dans la langue d’origine (comme c’est le cas pour « judaïque »). Selon ce modèle, on aurait attendu « sidatique »7, comme on a « dramatique », « opératique », « problématique », « systématique », etc. La rupture avec cette règle ne s’explique que par la proximité de « sidaïque » avec « judaïque ».

C’est un argument de plus qui montre que, derrière le sens assumé (ce qu’on appelle en linguistique la dénotation), « sidaïque » (une espèce de « lépreux » contagieux par sa salive, sa sueur, etc.) connote (suggère) d’autres idées, et avant tout un lien avec « judaïque ». Si on a en tête que la campagne présidentielle, inaugurée médiatiquement par Le Pen avec cette émission, sera pour lui l’occasion de réactiver l’antisémitisme le plus classique de l’extrême-droite française, notamment en relativisant ou niant les camps d’extermination nazis, ce lien n’est pas anodin.

Tout en suggérant cet amalgame, Le Pen se déclare victime d’une campagne visant à le faire passer pour antisémite8. Pourtant, la connotation de « sidaïque » est limpide, au point que la ministre de la santé de l’époque, Michelle Barzach, la commentera une semaine plus tard à l’Assemblée nationale dans un échange avec le député-médecin François Bachelot : condamnant « la chasse à ceux que vous avez appelés les ‘sidaïques’, et ce terme est teinté des relents de notre histoire la plus tragique. »

« Sidaïque », dont la création et l’utilisation sont pensées de façon stratégique, remplit donc plusieurs objectifs : créer un mot nouveau pour imposer sa propre vision stigmatisante du sida ; assurer des clins d’oeil à la clientèle antisémite de l’extrême-droite ; susciter des réactions indignées sur l’antisémitisme larvé du terme, et se faire passer pour victime d’une campagne de diffamation (voir aussi ci-dessous à propos du dépistage), alors qu’on essaierait de dire la vérité : c’est bien l’efficacité de la connotation. Comme elle suggère une idée sans l’expliciter, le FN peut ensuite accuser son adversaire qui vous traite d’antisémite de voir la Shoah partout, alors que de fait, le FN ne cesse de faire référence à la Shoah.

L’idée de « point Godwin » est aujourd’hui sans cesse utilisée contre celles et ceux qui invoqueraient à tort et à travers le nazisme et l’extermination des juif-ves et des tsiganes d’Europe. A côté des objections légitimes à cette référence historique, on trouve aussi l’extrême-droite qui utilise cette « synthèse » des travaux de Godwin pour invalider l’analyse qu’on peut faire de leurs discours ou propositions. En 1987, « le point Godwin » n’existait pas, mais Le Pen s’appropriait déjà le principe : «  on ne peut plus parler de quoi que ce soit en France, que ce soit d’agriculture, que ce soit de la météorologie ou de la médecine, sans qu’immédiatement, à bout d’arguments, votre adversaire vous jette à la tête Auschwitz et Buchenwald. »

Pourtant, à bien y regarder, les propositions qu’il relaie peuvent être analysées selon les principes que l’historien Raul Hilberg a analysé dans son travail sur L’extermination des juifs d’Europe. Pour Hilberg, la politique d’extermination suit plusieurs phases, qui parfois se superposent, notamment : la définition et l’identification, la mise au ban de la société par des moyens légaux, l’enfermement.

La définition et l’identification : le dépistage obligatoire et la déclaration de séropositivité

On a bien vu les principes de définition du « porteur sain » et du « sidaïque » selon Le Pen. Reste à identifier les personnes concernées.

Le Pen propose le dépistage « systématique » du VIH : « Ceux qui sont ce qu’on appelle des porteurs sains, et dont la plupart ne le savent pas, ceux-là, devraient en effet être informés de leur situation. Et pour cela il faudrait en effet procéder à des examens, et à des examens systématiques. » Il s’agit bel et bien de dépistage obligatoire, qui vise soit la population dans son entier, soit certaines catégories. On remarquera que là encore, la mesure coercitive est justifiée par une pseudo-attention aux personnes concernées : en l’occurrence, ici, le droit à l’information sur son propre état de santé.

Le Pen joue sur l’ambiguïté entre le dépistage et la notification de son résultat, entre le test et la déclaration. Depuis juin 1986, les cas de sida devaient être obligatoirement déclarés par le médecin, en respectant l’anonymat de la personne. Il s’agit d’une mesure de chiffrage épidémiologique indispensable : comment lutter contre une épidémie sans pouvoir évaluer sa dynamique ? Comment évaluer cette dynamique sans le retour des médecins ? Comment les médecins pourront-ils assurer ce retour sans garantir l’anonymat aux personnes qui viennent les voir ?

Le Pen semble s’opposer à une déclaration non anonyme du sida : « Rassurez-vous, M. Duroy, je ne vais pas proposer qu’on les désigne de façon officielle. ». Pourtant, ses alliées à l’Assemblée nationale prendront exemple sur les Etats-Unis, où la déclaration n’est pas anonyme. Et surtout, si on veut enfermer les malades du sida dans des centres spécialisés, il faut bien un registre nominatif.

De fait, le Front national va s’opposer au dépistage anonyme. Une semaine après cette émission, à l’Assemblée nationale (voir le compte-rendu du débat à la page 2004), un député FN va réagir à un des articles d’un projet de loi sur la santé qui met en place les centres anonymes et gratuits. Il le fait en reprenant l’accusation de l’antisémitisme (voir ci-dessus) : « Vous surprendra-t-on si nous vous disons que nous sommes contre une telle conception du dépistage ? Vous nous accusez de vouloir mettre l’étoile jaune aux malade atteints du Sida en créant à leur intention des centres de soins spécialisés. Mais vous voulez que les citoyens et les citoyennes, respectueux des règles de la vie en société et de la solidarité nationale, se désignent aux yeux de tous en allant dans des locaux spécialisés. Toute cette publicité fera que ceux qui s’y rendront pourront toujours être suspectés par la rumeur publique dont vous connaissez les ravages qu’elle peut exercer, surtout dans les quartiers et dans les petites villes. »

Les centres de dépistages anonymes et gratuits seraient donc des lieux de stigmatisation « des citoyennes et citoyennes respectueux des règles de la vie en société et de la solidarité nationale ». Il faut donc en conclure que celles et ceux qui en profiteraient ne seraient pas respectueuxSEs de telle règles. Par contre, le dépistage obligatoire sur des publics ciblés – donc des citoyenNEs irrespecteuxSEs etc, etc. – ne seraient pas stigmatisants. Et Bachelot de marteler : « ce qui s’impose, c’est le dépistage obligatoire chez les populations à risque ».

Parmi les personnes que Le Pen cible dans l’émission9, les étrangErEs sont évidemment misEs en avant : «  Je propose que dans un pays où il y a une grande circulation, avec les pays contaminés, notamment l’Afrique et l’Amérique , l’on prescrive, comme le font un certain nombre de pays déjà, le dépistage systématique des gens qui rentrent dans notre pays ».

La mise au ban de la société : victime et menace

Restreindre la liberté de circulation aux personnes vivant avec le VIH, comme cela se faisait aux Etats-Unis, n’est pas qu’un nouveau prétexte pour stigmatiser les étrangErEs ; il est aussi un moyen de présenter les personnes séropositives comme objet d’un traitement social différent. Autre exemple : à l’Assemblée nationale, le 6 décembre 1986, le député-médecin Bachelot préconisait, au nom du FN, de conditionner des soins à domicile pour les personnes vivant avec le VIH : « il sera possible de traiter à domicile la majorité des personnes concernées, à condition quelles acceptent les règles de prévention élémentaires. » Autant de mesures qui témoignent d’un statut social spécifique pour les personnes vivant avec le VIH / sida.

Ni Colombani, ni Duroy n’interrogent leur invité sur l’atteinte aux droits humains que représenteraient un dépistage obligatoire et l’enfermement des malades du sida. L’un comme l’autre essaient de piéger Le Pen sur d’autres registres : le chiffrage humain et économique des mesures pour Colombani, la validité scientifique et l’efficacité pour Duroy. Seul de Virieu, censé rester en retrait, fulmine et interrompt un échange : « Non, mais, ce que vous proposez quand même, c’est d’exclure les gens. Et ça, vous comprenez que ça choque certains, d’exclure ?… Est-ce que vous comprenez que cela choque… »

En réponse Le Pen, explique que ses propositions concilient protection du reste de la population et protection des malades eux/elles-mêmes : « Enfin, nous proposons cela dans l’intérêt des malades eux-mêmes, dans l’intérêt de la population, menacée encore une fois de la contagion d’une terrible maladie. » L’intérêt des malades se confondrait à celui de la population, terriblement menacée.

D’ailleurs, les « sidaïques » sont victimes de discriminations et de rejets dans les hôpitaux : « …dans un certain nombre d’hôpitaux, il y a déjà eu des incidents graves entre des malades du sida et d’autres malades qui ont exigé qu’ils soient expulsés, que le personnel médical est très inquiet… ». Là encore, on voit que la mention de l’intérêt des malades du sida, victimes de stigmatisation, est suivie de la mention d’une « inquiétude » de la profession, sans que Le Pen ne précise si l’inquiétude du personnel porte sur les personnes vivant avec le sida, sur les autres malades ou sur le personnel lui-même !

Décrire le « sidaïque » comme victime amène donc immédiatement Le Pen à le décrire comme menace pour le reste de la société. L’un ne va pas sans l’autre. Et au sein même des « victimes », on peut distinguer les « innocent-es » des autres : «  Mais moi je n’ai pas d’ambition de souligner le malheur de ces gens-là, qui sont bien souvent des innocents, et dans un certain nombre de pays, qui ont acquis cette maladie d’une façon éloignée des modes habituelles de transmission. » Parler de « malheureux innocents », c’est impliquer qu’il y ait des « malheureux coupables », responsables de leur malheur. Tous-tes sont victimes, tous-tes sont menaces. Mimer la compassion, agiter la peur.

De fait, le sida devient l’objet d’une préoccupation justifiant des mesures d’exception remettant en cause les droits de certain-es citoyen-nes (circulation, confidentialité des données de santé, contrôle sur son corps, etc.)

David Wojnarowicz, Sex Series : House

David Wojnarowicz, Sex Series : House

La concentration : l’enfermement

Au cours de l’émission, Le Pen n’utilise pas lui-même le mot « sidatorium ». C’est Albert Duroy10 qui la reprend (« ce qu’un de vos amis appelle sidatorium »), proposant ensuite une autre expression « un peu moins provocante » : «service spécialisé ». Le changement de terminologie rendrait le concept plus supportable, ou en tout cas ouvrirait à la discussion.

Il est pourtant bien question d’enfermement. Duroy enchaîne : «  Vous laissez donc, si j’ose dire, en liberté, les 150-200-250 000 porteurs sains ». Le Pen ne le contredit pas. Les choses sont claires.

Le leader du Front national essaie pourtant de sauver les apparences : « Vous ne vous étonnez pas des cancéreux dans des centres spécialisés pour le cancer [de Virieu : mais on ne les enferme pas!], des tuberculeux dans des sanatoriums [dv : parce que ce sont des raisons d’altitude]. Mais vous vous étonnez qu’on propose que des sidaïques, qui sont terriblement contagieux, soient isolés, comme dans le cas des grandes épidémies. »

On n’aurait donc plus affaire à des centres d’enfermement, mais bien des unités spécialisées, isolées du fait de la « terrible contagiosité » des « sidaïques ». Du point de vue « scientifique » que défend le Front national, l’enfermement se justifierait parce que le « sidaïque » pourrait transmettre le virus par sa sueur, sa salive, son contact. De fait, la différence entre « porteurs sains » et « sidaïques », sur laquelle Le Pen insiste sans cesse, sert à rendre un peu plus supportable la mesure d’enfermement : cela ne concernerait que peu de personnes, très dangereuses parce que suintant et salivant du sida, et plus on attend, plus il faudra en enfermer d’autres.

Pourtant, les propositions du Front national comprennent aussi des mesures d’enfermement pour les personnes vivant avec le VIH même si elles n’ont pas progressé au stade du sida. A l’Assemblée nationale, le 3 décembre 1986, le député-médecin FN Bachelot explicite les propositions de son parti. La première mesure consiste en un rappel du dépistage obligatoire. La deuxième mesure est la suivante : « il sera possible de traiter à domicile la majorité des personnes concernées, à condition quelles acceptent les règles de prévention élémentaires. En effet, on sait aujourd’hui que les actes de la vie quotidienne, les actes habituels ne sont pas contagieux. Ceux qui auront le sens civique de prévenir la contagion, d’accord, donc, pour qu’on les traite à domicile. Mais pour tous les autres, tous ceux qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas appliquer ces règles de prévention, il est criminel de dire qu’on va les traiter dans des appartements thérapeutiques. En présence d’une contagion dont on n’a pas la clé, la responsabilité d’un gouvernement est de tout faire pour empêcher que cette contagion ne se propage. » (voir la page 7046 du compte-rendu).

Le Pen n’en parle pas à l’Heure de vérité, mais il est clair que l’enfermement – ne serait-ce qu’à domicile – va bien au-delà des seules « sidaïques » et que les mesures de concentration s’adressent à toutes les personnes vivant avec le VIH, et, au-delà, à tous les groupes de la population désignés comme à risque.

La fatalité de la mortalité

Une fois que tous-tes les « sidaïques » seraient identifiéEs et enferméEs, que ferait-on pour elles ou eux ? Le Pen ne dit rien à ce propos, en dehors d’une sale blague monarchiste sur la guérison11. Le seul discours du FN concerne la prévention, entendue dans un sens coercitif de protection de la population.

Quels moyens financiers pour la recherche et le développement de traitements en dehors de ceux qui existent déjà contre les maladies opportunistes ? Quel partenariat entre la France et d’autres pays sur la recherche ? Le Pen n’en dit rien, et les journalistes ne le lancent pas sur le sujet.

L’absence totale de proposition de politique de recherche et de développement de traitement de la part du leader du FN pourrait être mise sur le compte de l’air du temps. La mortalité des personnes malades du sida semblait alors être une fatalité. Pourtant, le leader ne cesse de dire qu’il est différent du reste de la « classe politique ». Il aurait donc dû avoir des propositions là-dessus. Le fait qu’il s’en moque est bien la confirmation de la politique qu’il prône : une fois qu’on a défini le « sidaïque » et le « porteur sain », une fois qu’on les a identifiéEs, une fois qu’on les a misEs au ban de la société, une fois qu’on les a enferméEs, on peut… les laisser crever.

Deuxième séance à l’AN, 4 juin 1987, pages 2002 et suivantes :

http://archives.assemblee-nationale.fr/8/cri/1986-1987-ordinaire2/068.pdf

1Dans la séquence de l’Heure de vérité de 1987, Le Pen rend hommage à ce médecin. Cela ne l’empêchera pas de le faire exclure du FN en septembre 1988, apparemment suite à un conflit autour du jeu de mot de Le Pen sur « Durafour Crématoire ».

2Voir par exemple sa question à la ministre de la santé Michelle Barzach le 3 décembre 1986 (pages 7045 et suivantes du PDF)

3Voir Fabre Gérard, « La notion de contagion au regard du sida, ou comment interfèrent logiques sociales et catégories médicales » In: Sciences sociales et santé. Volume 11, n°1, 1993. pp. 5-32. On trouve page 11 des exemples d’usage de contagieux dans une brochure associative de 1989 et une brochure du ministère de la Défense de 1987. On peut avoir des réserves sur certaines conclusions du papier, mais l’analyse est très importante pour comprendre l’élaboration des premiers discours de prévention.

4 En voici le texte intégral : « Vous avez dit à très juste titre tout à l’heure que le sida constituait une des plus grandes tragédies de l’époque et depuis longtemps. Et on vient de voir que les Français largement croyaient qu’on ne leur disait pas la vérité, alors je voulais vous interroger sur un seul point car il y a d’autres sujets à aborder, sur quelque chose que vous avez dit tout à l’heure. Si j’ai bien compris, votre projet, c’est de mettre les malades du sida, 1500-2000 cas actuellement, dans ce qu’un de vos amis appelle ‘sidatoriums’, service spécialisé, disons pour être un petit peu moins provoquant. Vous laissez donc, si j’ose dire, en liberté, les 150-200-250 000 porteurs sains, qui sont contagieux, qui sont même d’après certains spécialistes plus contagieux que les malades dont la maladie est déclarée parce que ceux-ci ne sont plus en état de se livrer à un certain nombre d’activités qui peuvent provoquer le sida. Donc ces 200-250 000 personnes sont au moins aussi contagieux (sic) que les malades. Ceux-là, vous les laissez. Simplement, si j’ai bien compris tout à l’heure, vous souhaitez qu’ils soient informés de leur maladie. Que feront-ils à ce moment là? Comment les autres, qui sont concernés, sauront-ils que les autres, que ceux là sont porteurs du sida si vous n’allez pas au-delà de cette proposition ? »

5Voici l’échange complet :

Le Pen : je ne partage pas l’opinion, enfin, les savants que je consulte ne partagent pas l’opinion que les « porteurs sains » entre guillemets soient plus contagieux…

Albert Duroy : en tout cas autant…

Le Pen : Non, je ne crois pas parce que je crois que les porteurs sains ne sont contagieux que par les voies – au moins dans nos pays, dans nos climats – par les voies que j’ai indiquées tout à l’heure. En revanche, je crois que le sidaïque, si vous voulez, j’emploie ce mot- [Albert Duroy : mmh], c’est un néologisme, il n’est pas très beau, mais je n’en connais pas d’autres. Celui-là, il faut bien le dire, est contagieux par sa transpiration, ses larmes, sa salive, son contact. C’est un espèce de lépreux, si vous voulez [Tentatives de Duroy de reprendre la main]. Et celui-là, je souhaiterais qu’il soit dans un centre, avec un personnel spécialisé {Albert Duroy : d’accord], avec des règles d’hygiène strictes, de façon à ce qu’au moins, autant que faire ce peut, autant que faire ce peut et en attendant les plusieurs années avant qu’on ne trouve, si l’on trouve, une parade au virus, au pluriel ou au singulier [Albert Duroy : oui, oui] car d’ores et déjà il y en a deux et peut-être trois. »

6« Sidéen » est proposé la même année par le Commissariat général de la langue française.

7Ce terme va être utilisé par quelques journalistes, notamment en réponse au néologisme de l’extrême-droite, mais n’aura aucun succès, sans doute à cause de sa trop grande proximité.

8A propos du dépistage obligatoire proposé par le Front national : « J’ai été stupéfait d’entendre Mme Barzach s’exprimer l’autre jour en disant « Mais il s’agit d’étoile jaune ». Décidément, on ne peut plus parler de quoi que ce soit en France, que ce soit d’agriculture, que ce soit de la météorologie ou de la médecine, sans qu’immédiatement, à bout d’arguments, votre adversaire vous jette à la tête Auschwitz et Buchenwald. Mais c’est une méthode qui est à la fois scandaleuse et dérisoire. Et j’espère que la classe politique va se départir de cette détestable habitude… »

9Les propositions du FN à l’époque implique aussi les militaires, notamment ceux qui sont envoyé-es dans les pays étrangErEs, les homos, les usagErEs de drogues, les personnes en prison, etc.

10« Si j’ai bien compris, votre projet, c’est de mettre les malades du sida, 1500-2000 cas actuellement, dans ce qu’un de vos amis appelle ‘sidatoriums’, services spécialisés, disons pour être un petit peu moins provoquant. »

11« Je n’ai malheureusement pas – j’aurai peut-être quand je serai président de la République – le pouvoir de guérir les écrouelles qui est hérité, je crois, paraît-il, de nos rois de France, mais je n’aurai probablement pas celui de guérir le sida. J’essaie de le prévenir, car il n’y a pas actuellement, je suis navré de le dire, il n’ y a aucun moyen de guérison, il n’y a que des moyens de prévention qui partent de la connaissance, de la prudence, de la volonté. Voilà ce que je veux moi dire, aux Français. »