« Sidaïque » n’est pas un synonyme de malade du sida, c’est bien une création pseudo-scientifique, visant à invalider les connaissances de l’époque sur les modes de transmission du virus, afin de stigmatiser les personnes, créer la terreur et soutenir des politiques fondées sur le dépistage obligatoire et l’enfermement. Voici la retranscription complète des 15 minutes de discours de Le Pen sur le sida le 6 mai 1987, à l’heure de vérité. Pour une analyse, voir le billet suivant.

L’émission complète se trouve sur le site de l’INA, moyennant la somme de 2,99 euros.

C’est Le Pen lui-même qui aborde le sujet. Il présente le point de vue du FN sur la Sécurité sociale, qui selon lui a des « privilégiéEs » : les syndicats qui le co-gèrent, et les étrangErEs, qui profiteraient des hôpitaux aux détriments des FrançaisEs. Il préconise donc d’exclure les étrangErEs de la Sécurité sociale, mais aussi de réduire le panier de services de la Sécu à un minimum commun et d’ouvrir un peu plus les complémentaires à la concurrence. L’animateur principal, François-Henri de Virieu, insiste pour que Jean-Marie Le Pen chiffre les économies que ces mesures apporteraient, et en combien de temps. L’intéressé dit alors :

« Les perspectives ouvertes… les perspectives tragiques, tragiques, qu’ouvre, sur le champ de la santé publique, le sida, et les conséquences financières que cela apporte, car je vous rappelle qu’un sidaïque hospitalisé coûte entre 500 000 et un million de Francs par an, et que le nombre de ceux-ci double tous les 8 mois ; et si vous voulez, nous reparlerons de ce sujet [-oui, on en reparlera, souffle de Virieu], mais puisqu’on parle de la Sécurité sociale, c’est un sujet qui doit être intégré, puisque dans les conditions actuelles, il y a rupture très grave de l’équilibre de la Sécurité sociale ; ce sera plus grave l’année prochaine ; et encore bien plus grave l’année d’après. »

De Virieu ne réagit pas sur le sujet, fait installer un nouvel interlocuteur, Jean-Marie Colombani et fait état d’un « télésondage » : « Le Pen a-t-il les qualités pour être un bon président ? », qu’il demande à son invité de commenter. L’ensemble prend une trentaine de secondes.

Colombani relance le leader du FN sur le sida et son « chiffrage », « vous même avez parlé de 250 000 ‘sidaïques’, avez-vous dit, je ne sais pas ‘contagieux’ » Moment de confusion, où Le Pen essaie de couper la parole sur les chiffres, Colombani reprend sa question et interroge Le Pen sur la mesure d’enfermement dans les « sidatoriums ».

« Je vais vous expliquer cela, M. Colombani, le plus brièvement possible. Il y a dans cette maladie, terriblement contagieuse, deux stades. Un stade où le malade doit être hospitalisé, où il est d’ailleurs terriblement contagieux. De ce type de malade, je crois qu’il y a dans notre pays entre 2000 et 3000. Mais certains hôpitaux parisiens sont passés de 3 % des lits à plus de 35 % des lits en deux ans. D’autre part, il y a ce qu’on appelle par antiphrase les ‘porteurs sains’, voilà, ce sont des gens dont on croyait que 25 % étaient condamnés à mort, on sait maintenant que c’est au moins 75 %. Ces gens-là sont en France de l’aveu de Mme Barzach 150 000, selon nous entre 200 et 250 000, et mon opinion, ce n’est pas moi qui l’ai testé, c’est évidemment une opinion scientifique. »

Puis après une courte interruption de Colombani :


« Il faut d’abord dire la vérité aux Français, la vérité que l’on n’a pas dit (sic). Et d’abord qu’on ne se pare pas des plumes du paon, et que Mme Barzach ne dise pas ‘soyons reconnaissant à la classe politique d’être montée au créneau sur une affaire aussi grave’. Il n’y a qu’un seul mouvement qui soit monté au créneau, il y a un an, c’est le Front national. Mme Barzach et le gouvernement haussaient les épaules devant nos propositions. Le gouvernement en a adopté les deux tiers, malheureusement avec 8 mois de retard, c’est-à-dire que le nombre des sidaïques avait doublé. »

Colombani lui redemande de s’expliquer sur le sidatorium.

« Ce que nous avons proposé, Monsieur, et qui vous a fait pousser de haut cris, et qui nous a fait lancer des  accusations dérisoires, non seulement par un certain nombre de journalistes mais aussi par un membre du gouvernement, c’est que nous demandions que les sidaïques hospitalisé-es le soient dans des centres de soins spécialisés [Colombani : voilà, voilà, nous y voilà]. Vous ne vous étonnez pas des cancéreux dans des centres spécialisés pour le cancer [de Virieu : mais on ne les enferme pas!], des tuberculeux dans des sanatoriums [dv : parce que ce sont des raisons d’altitude]. Mais vous vous étonnez qu’on propose que des sidaïques, qui sont terriblement contagieux, soient isolés, comme dans le cas des grandes épidémies. Vous porterez, les gens qui défendent cette thèse, porteront la terrifiante responsabilité de ce qui se passera dans les mois et les années qui viennent. Parce que là encore, je voudrais dire aux Français, puisque je crois que tout homme politique a un devoir, surtout dans une émission comme celle-ci, de vérité. On a dit aux Français qu’il suffirait de se doter de préservatifs pour se mettre à l’abri de la contagion. C’est faux. C’est un mensonge qui peut avoir des conséquences dramatiques. On a refusé, délibérément, de dire quels sont les modes, préférentiels si j’ose dire, de contagion de la maladie. Et bien ayons le courage de le dire ici. C’est d’une part la sodomie, à 80 %, c’est d’autre part l’usage de la drogue, à 17 %. Voilà la vérité quand la maladie n’a pas atteint le niveau de l’endémie qu’elle a déjà atteint dans un certain nombre de pays. Alors je dis aux Français : ‘il s’agit d’une question excessivement grave [Tentative de Colombani pour reprendre la main] qui met en cause la santé publique, qui met en cause la sécurité et l’équilibre des finances, je dirais même l’équilibre de la nation’.

Colombani : mon souci était simplement de vous faire réagir sur la proposition que vous aviez faite, et son chiffrage et son coût parce que mettre 250 000 personnes dans des centres spécialisés, cela coûte cher.

Le Pen : Non, cher monsieur, vous n’avez pas bien compris, j’ai parlé de ceux qui sont hos-pi-ta-li-sés, et qui sont environ deux à trois mille.

Colombani : Pas de ceux qui sont contagieux, alors ?

Le Pen : Ceux qui sont, ce qu’on appelle des porteurs sains, et dont la plupart ne le savent pas, ceux-là, devraient en effet être informés de leur situation. Et pour cela il faudrait en effet procéder à des examens, et à des examens… systématiques….

Colombani : Mais est-ce que vous avez chiffré le nombre de personnes que vous … C’est un problème de coût et de chiffrage

Le Pen : 3000, monsieur.

Colombani : Donc vous ne mettriez que 3000 personnes ? C‘est cela que je voulais vous faire préciser.

Le Pen : oui, mais quand ils seront 30 000, ce sera encore bien plus grave ; et s’ils sont 300 000, ce sera encore plus terrifiant. Alors si on avait pris l’affaire à ses débuts, si on osait encore la prendre avec toute la gravité nécessaire, mais hélas, nous sommes devant des gouvernements velléitaires qui se réfugient dans l’injure ! J’ai été stupéfait d’entendre Mme Barzach s’exprimer l’autre jour en disant « Mais il s’agit d’étoile jaune ». Décidément, on ne peut plus parler de quoi que ce soit en France, que ce soit d’agriculture, que ce soit de la météorologie ou de la médecine, sans qu’immédiatement, à bout d’arguments, votre adversaire vous jette à la tête Auschwitz et Buchenwald. Mais c’est une méthode qui est à la fois scandaleuse et dérisoire. Et j’espère que la classe politique va se départir de cette détestable habitude…

Colombani : Rassurez-vous, on va parler politique.

de Virieu : Non, mais, ce que vous proposez quand même, c’est d’exclure les gens. Et ça, vous comprenez que ça choque certains, d’exclure ?… Est-ce que vous comprenez que cela choque…

Le Pen : Mais enfin...Soyons sérieux…Nous faisons cela… Enfin, nous proposons cela dans l’intérêt des malades eux-mêmes, dans l’intérêt de la population, menacée encore une fois de la contagion d’une terrible maladie. Je vous ai dit tout à l’heure les chiffres. Mme Barzach dit 150 000 ? Disons 150 000. 150 000 qui seront 300 000 dans huit mois, qui seront 600 000 dans seize mois. Ces gens-là, dits porteurs sains, en l’état actuel des connaissances scientifiques sont condamnés à mort à 75 %. Vous estimez que la situation n’est pas tragique ? [« moi je ne sais pas » et «  nous sommes d’accord avec tout ça », semblent dire Colombani ou de Virieu] Moi j’estime que depuis plusieurs siècles, le monde n’a pas été confronté à une tragédie de cette importance. Malheureusement, il y a très peu d’hommes politiques qui ont les qualités de pré – voyance nécessaires pour la sauvegarde de leur peuple.

Colombani : tout cela va coûter très cher, mais on verra si vous revenez tout à l’heure sur le financement de vos propositions.

Mural de Keith Haring (1)

Le sujet change. Un peu plus tard, Jean-Marie Colombani part, et dans l’attente de son successeur, Albert Duroy, l’animateur François-Henri de Virieu livre quelques « télésondages », dont deux sur le sida « que vous avez abordé tout à l’heure avec une certaine verdeur au risque de choquer les Français, vous allez voir [Le Pen : « une certaine vérité »] que malheureusement, diront certains, vous allez voir que les Français vous suivent sur ce terrain ». Les questions posées sont : « Avez-vous l’impression qu’on dit la vérité aux Français sur le sida ? ». (Oui : 28 %. Non : 45 %) ; « Êtes-vous partisan d’isoler les malades du sida ? » (Oui : 39 %. Non : 35%). « Cela prouve, dit Jean-Marie Le Pen après un dernier « télésondage », où plus de 50 % des répondants approuvent le principe de renvoyer chez eux les étrangErEs chômeurSEs, ce que commente Le Pen en y voyant la preuve « que j’ai la vocation à rassembler la majorité des Français sur les questions essentielles qui touchent à son avenir, à sa sécurité et à sa liberté. » Suit une pause de quelques secondes, le temps que le deuxième journaliste, Albert Duroy, vienne.

Sa première question touche à nouveau au sida. La séquence est disponible gratuitement sur le web :

Albert Duroy : Vous avez dit à très juste titre tout à l’heure que le sida constituait une des plus grandes tragédies de l’époque et depuis longtemps. Et on vient de voir que les Français largement croyaient qu’on ne leur disait pas la vérité, alors je voulais vous interroger sur un seul point car il y a d’autres sujets à aborder, sur quelque chose que vous avez dit tout à l’heure. Si j’ai bien compris, votre projet, c’est de mettre les malades du sida, 1500-2000 cas actuellement, dans ce qu’un de vos amis appelle ‘sidatoriums’, services spécialisés, disons pour être un petit peu moins provoquant. Vous laissez donc, si j’ose dire, en liberté, les 150-200-250 000 porteurs sains, qui sont contagieux, qui sont même d’après certains spécialistes plus contagieux que les malades dont la maladie est déclarée parce que ceux-ci ne sont plus en état de se livrer à un certain nombre d’activités qui peuvent provoquer le sida. Donc ces 200-250 000 personnes sont au moins aussi contagieux (sic) que les malades. Ceux-là, vous les laissez. Simplement, si j’ai bien compris tout à l’heure, vous souhaitez qu’ils soient informés de leur maladie. Que feront-ils à ce moment là? Comment les autres, qui sont concernés, sauront-ils que les autres, que ceux là sont porteurs du sida si vous n’allez pas au-delà de cette proposition ?

Le Pen : Rassurez-vous, M. Duroy, je ne vais pas proposer qu’on les désigne de façon officielle. Je sais que ça ravirait un certain nombre de nos détracteurs. Mais moi je n’ai pas d’ambition de souligner le malheur de ces gens-là, qui sont bien souvent des innocents, et dans un certain nombre de pays, qui ont acquis cette maladie d’une façon éloignée des modes habituelles de transmission [Albert Duroy: « Mmh, mmh »]. Je voudrais d’ailleurs attirer votre attention sur un fait ; et aussi l’attention de tous les Français parce que ça touche l’esprit public. Voyez-vous, les grandes épidémies, on le sait, par l’histoire, ont provoqué de grandes peurs, et ces grandes peurs peuvent provoquer des événements politiques dramatiques. Des foules terrorisées peuvent être manipulées de façon totalitaire. Et ça, je le crains autant que vous, M. Duroy. Et je voudrais bien qu’on apure cette situation et que l’on dise à tous les Français comment se protéger de la maladie, quels sont ses vecteurs [Albert Duroy : « Il y a une campagne »]. Et je voudrais vous dire que dans un certain nombre d’hôpitaux, il y a déjà eu des incidents graves entre des malades du sida et d’autres malades qui ont exigé qu’ils soient expulsés, que le personnel médical est très inquiet, et que c’est la raison pour laquelle je voulais que dans… je ne partage pas l’opinion, enfin, les savants que je consulte ne partagent pas l’opinion que les « porteurs sains » entre guillemets soient plus contagieux…

Albert Duroy : en tout cas autant…

Le Pen : Non, je ne crois pas parce que je crois que les porteurs sains ne sont contagieux que par les voies – au moins dans nos pays, dans nos climats – par les voies que j’ai indiquées tout à l’heure. En revanche, je crois que le sidaïque, si vous voulez, j’emploie ce mot- [Albert Duroy : mmh], c’est un néologisme, il n’est pas très beau, mais je n’en connais pas d’autres. Celui-là, il faut bien le dire, est contagieux par sa transpiration, ses larmes, sa salive, son contact. C’est un espèce de lépreux, si vous voulez [Tentatives de Duroy de reprendre la main]. Et celui-là, je souhaiterais qu’il soit dans un centre, avec un personnel spécialisé [Albert Duroy : d’accord], avec des règles d’hygiène strictes, de façon à ce qu’au moins, autant que faire ce peut, autant que faire ce peut, et en attendant les plusieurs années avant qu’on ne trouve, si l’on trouve, une parade au virus, au pluriel ou au singulier [Albert Duroy : oui, oui] car d’ores et déjà il y en a deux et peut-être trois.

Albert Duroy : M. Le Pen, si j’ai souhaité un instant vous faire revenir sur ce sujet, c’est parce que je ne voudrais pas qu’on ait le sentiment, puisque les gens attendent la vérité sur ce sujet et ne la connaissent pas souvent… Je ne voudrais pas qu’on puisse avoir l’impression que vous, Jean-Marie Le Pen, vous le Front national, vous avez la solution du sida. Non, vous ne l’avez pas.

Le Pen : Mais je… le docteur Bachelot, qui est notre porte-parole dans cette affaire, qui est un spécialiste cancérologue, un homme éminemment sérieux, et dont d’ailleurs beaucoup de gens ont reconnu le sérieux, y compris d’ailleurs le ministre après l’avoir moqué, il a exposé à plusieurs reprises nos positions sur le sujet…

Albert Duroy : Est-ce que vous avez la solution de la contagion ou pas ?… Donc vous ne l’avez pas.

Le Pen : La première des conditions… Dans la mesure où on a défini un certain nombre de moyens de transmission privilégiés, si j’ose dire par antiphrase, de la maladie. Le simple avertissement…

Albert Duroy : … d’accord…

Le Pen : … que cela existe, que l’on n’en est pas protégé par la voie du préservatif, même télévisé, c’est déjà, je crois, un service rendu d’abord à tous ceux qui sont malades ou à tous ceux qui sont amenés à fréquenter des malades. Cela dit, je crois qu’il faut organiser un dépistage généralisé dans notre pays de façon à ce que les Français soient informés. Quand nous avons proposé que l’examen prénuptial comporte un examen de détection du sida, nous avons été dénoncés comme des totalitaires. Et pourtant, quelques mois plus tard, quelques mois trop tard, le gouvernement l’a admis. Je propose que dans un pays où il y a une grande circulation, avec les pays contaminés, notamment l’Afrique et l’Amérique , l’on prescrive, comme le font un certain nombre de pays déjà, le dépistage systématique des gens qui rentrent dans notre pays, de façon à limiter autant que faire ce peut. Je n’ai malheureusement pas – j’aurai peut-être quand je serai président de la République – le pouvoir de guérir les écrouelles qui est hérité, je crois, paraît-il, de nos rois de France, mais je n’aurai probablement pas celui de guérir le sida. J’essaie de le prévenir, car il n’y a pas actuellement, je suis navré de le dire, il n’ y a aucun moyen de guérison, il n’y a que des moyens de prévention qui partent de la connaissance, de la prudence, de la volonté. Voilà ce que je veux moi dire, aux Français.

Albert Duroy : c’est exactement ce que je voulais vous faire dire pour que les gens ne croient pas que vous avez des solutions miracle. Voilà, c’est dit.