La transphobie, beaucoup en meurent, mais certain-es en vivent, et se font du fric avec. C’est le cas de Florent Peyre, petit marchand de haine qui fait marcher son buisness en surfant sur le mépris des identités de genre fluctuantes, sur les travesti-es, les trans, les drag-queens, les pas-des-vrais-mecs-hein, etc. Face aux critiques venues des personnes humiliées par l’ « humoriste », l’habituel argument de la liberté d’expression a été opposé. Sans crainte du paradoxe, les fans de la liberté d’expression l’utilisent… pour faire taire les voix minoritaires critiquant le produit marketing de TF1 et d’Arthur. Peyre peut cracher sur les trans, mais les trans ne peuvent pas critiquer Peyre. Jamais la liberté d’expression n’a à ce point été utilisée comme prétexte à la censure des opprimé-es : il serait temps de s’en rendre compte. Les personnes qui utilisent cet argument avilissent la liberté d’expression en en faisant un simple outil de comm’ justifiant les discours dominants et sont directement complices de l’oppression des minorités.

Concernant le clip vidéo de Florent Peyre, je n’ai lu aucune réaction qui appelait à la censure. Des demandes d’excuse, du dégoût, un appel à prendre en compte les blessures qu’il provoque, un rappel de la réalité de la transphobie, parfois sur des tons très violents, mais parfaitement justifiés. Dans certains échanges de commentaires, des personnes ont pu rappeler que la liberté d’expression était limitée par la loi, ce qui peut impliquer des mesures d’interdiction. Mais ces rappels n’ont été traduits en demande concrète de censure de ce clip, il s’agissait essentiellement de rappeler que la liberté d’expression est encadrée et ne peut être invoquée comme un absolu.

Donc, pas d’appel à la censure du clip. Non, des collectifs de minorités, discriminées, peu relayées dans les médias, luttant pour la survie et les droits des trans, dont la voix n’est pas toujours reconnu, non, ces collectifs là ne menacent pas un « humoriste » s’exprimant devant des millions de personnes, sous l’oeil bienveillant d’Arthur, « l’animateur le plus con » de la planète et de « TF1 » qui vend du temps de cerveau disponible à Coca à base d’inepties racistes, sexistes, transphobes. Dès lors, la fréquence des réactions – certaines de type troll – invoquant la liberté d’expression, ne cesse d’étonner.

Autre sujet d’étonnement : Peyre aurait le droit de critiquer Conchita Wurst en s’en moquant (et en blessant les travesti-es, les trans, les drags, etc.), et on n’aurait pas le droit de critiquer Peyre ? Etonnante répartition de la liberté, non ?

Le recours à la liberté d’expression dans un tel débat est donc inepte. Il ne peut tenir que d’un réflexe de disqualification d’une parole contradictoire, minoritaire, qui gêne le consensus rassurant des tenants des stéréotypes de genre : « un homme, c’est comme ça, une femme, c’est comme ça, rions du reste car ça nous fout la trouille ». Le clip de Peyre est donc bien affaire de lâcheté, de clichés machistes et sexistes et de haine de la différence.

Or, mettre la liberté d’expression du côté de Florent Peyre, c’est le placer, lui et son discours transphobe, dans une position avantageuse de courageux artiste menacé. Ce n’est plus lui qui opprime. On est bien loin de la réalité : il ne faut aucun courage pour faire rire avec une insulte aussi répandue que celle utilisée dans son clip, il ne faut aucun courage pour ridiculiser les identités de genre qui remettent en cause les stéréotypes de l’homme et de la femme. Il s’agit là de ressorts tellement communs, tellement banals – l’ampleur des agressions contre tout ce qui n’est pas « un vrai homme » ou « une vraie femme » le montre ! Il faut bien « la liberté d’expression » pour faire croire qu’un Peyre, et derrière lui, un Arthur, aient une quelconque once de conscience politique et de courage, et faire oublier que ce type d’humour sert avant tout à rassembler une majorité dans la haine des différences et la sécurité de son identité de mâle.

Casino de Paris 2013 - Florent Peyre 4

Peyre, un visage de la haine transphobe et de la facilité humoristique

Et au fond, quel courage y a-t-il à invoquer la liberté d’expression (et son corollaire ici, le droit à rire de tout), si c’est pour refuser de prendre en compte la parole des personnes qu’on a blessées ? Si c’est pour ne pas assumer la responsabilité que l’on prend avec un tel clip dans la banalisation de la transphobie, donc dans le soutien, oui, dans le soutien, aux agressions contre les trans ? Souhaitons-nous vraiment que la liberté d’expression ne soit qu’un gadget pour dédouaner les personnes disposant d’un capital médiatique de toute responsabilité ? Une arme de lâche puissant, alors qu’elle est censée soutenir le combat des minorités opprimées.

On aimerait bien que les fans de la liberté d’expression usent leur clavier pour défendre aussi les droits des trans, la liberté d’expression, mais aussi leut droit de vivre. On aimerait bien que vous vous rendiez compte que quand on se bat contre les meurtres de trans, non, on ne peut pas rire d’un clip qui cautionne la haine qui en est à l’origine. On aimerait bien que vous cessiez de réserver la liberté d’expression aux mêmes : aux Zemmour, Houellebecq, Le Pen, Wauquiez, Peyre, Arthur et autres, tous ceux et celles qui vivent et se font du fric sur la haine de la différence, et le confort de l’entre-soi, de ses privilèges.

Il faudrait que les fans de la liberté d’expression se penchent un peu sur la situation des trans en prison, par exemple Chelsea Manning (vous l’avez défendue, sa liberté d’expression, à elle, ou c’est juste pour les humoristes sexistes et transphobes?) mais aussi la situation des trans de couleur, dont la vie quotidienne est faite de combats pour la survie et la dignité. Mais on ne peut pas être partout, hein ? Entre invoquer par réflexe la liberté d’expression pour faire taire les combats des minorités, et défendre concrètement les droits fondamentaux des opprimé-es, entre participer tacitement à une vaste entreprise de perversion de la liberté d’expression comme outil de domination, et pointer vertement les lieux et les responsables des privilèges et des oppressions, entre se rassurer sur sa sexualité et son identité en crachant du travelo un peu partout et affronter les stéréotypes de genre, il faut choisir.

Mais ne soyez pas dupes : vous avez beau invoquer la liberté d’expression pour défendre Peyre, vous participez activement à la censure des voix des trans, à leur oppression, à leur agression, à la reproduction des clichés sexistes, machistes, transphobes. On comprend que vous n’ayez pas envie d’assumer cela en face, mais on ne vous laissera pas phagocyter la liberté d’expression pour autant.

PS : cerise sur le gâteau, comme dit l’autre dans sa chanson. Florent Peyre a participé à l’action au profit de Sidaction, Kiss and Love. D’un côté, tu soignes ton image en participant à une action au profit d’une ONG qui finance notamment les actions de prévention du VIH et de défense des droits des minorités, dont les trans. De l’autre, tu compromets ce combat en te faisant  du fric perso grâce au ressort le plus complice de l’épidémie : la haine des minorités, celle-là même qui entrave les action de prévention, de dépistage et de prise en charge. Peyre, ou comment être gagnant sur tous les tableaux.

PS 2 : Peyre vient de se fendre, plusieurs jours après, d’un message sur Facebook qu’il doit considérer comme une excuse. Il commence par remercier celles e ceux qui ont ri : le buisness avant l’éthique. On a ensuite droit au « Si cette parodie a heurté la sensibilité de certains d’entre vous, j’en suis désolé », qui renvoie la responsabilité de la violence à une erreur d’interprétation des personnes dues à leur trop grande sensiblerie. Nul appel à la haine, donc, dans « travelo », « cerise sur le gâteau », « un truc en trop », etc. Et l’intéressé n’utilise même pas la polémique pour parler des trans, des agressions, de la haine. Il se livre à une anlyse de la fin du texte (comme si les personnes qui le critiquaient ne l’avaient pas entendu : trop sensibles pour être rationnel-les, on vous dit), pour nous faire croire que c’est un message de tolérance. J’ignore si cela satisfaira les trans blessé-es par son cantique transphobe.