Voici, en exclusivité, l’interview presqu’imaginaire, d’Arno Klarsfeld. après le tweet qui lui a valu l’opprobre général. Des personnes en détresse fuient le pays pour sauver leur vie, cherchent un endroit sûr pour vivre, et trouvent la mort. Parmi eux et elles, des enfants. Commentant cette actualité sur Tweeter, Arno Klarsfeld écrit :

 

Donc pour en savoir plus, nous l’avons (presqu’) interrogé.

Sur tweeter, votre message a provoqué un tollé. Comment vous justifiez-vous ?

Le marché de l’obscénité est aujourd’hui saturé. Il était urgent de se renouveler. Je me suis donc inspiré de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle, NDLR], ce groupe littéraire qui explore de nouvelles formes d’écriture, notamment sur la base de contraintes inédites (écrire un texte sans la lettre « e », écrire un poème avec des vers contenant un nombre croissant de mots, etc.) Je propose la contrainte suivante : écrire un texte court (format tweet, 140 caractères), commençant par la double négation « personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de », commentant une actualité tragique, de la façon la plus obscène possible. Je veux ainsi ouvrir l’horizon de l’obscénité.

Une première application pratique est celle de l’auto-justification : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de ne pas penser que j’ai écrit cette horreur sans ironie » ; « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de ne pas imaginer que mon compte a été piraté ». Si je vois que le marché de l’obscénité n’accepte pas mon discours, j’ai le moyen de retomber sur mes pattes (rires).

Pouvez-vous donner quelques exemples ?

Cette contrainte ouvre à tant de possibles !

Ainsi, concernant la mort d’Eric Garner en juillet 2014, on pourrait écrire : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de gaspiller son souffle à parler quand un policier vous étouffe. » Variante à propos d’Aïssa Ihich, mort au commissariat de Mantes-la-Jolie en 1991 : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de hurler en pleine crise d’asthme qu’on a besoin de ventoline. »

Bien sûr, la guerre et son impact sur les êtres humains m’inspirent (rires). Je prépare notamment un recueil sur le sujet, dont je vous livre deux fulgurances : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de rester dans son école quand on entend le ronron du drone » ; « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable d’être une femme dans une zone de conflit où le viol est une arme de guerre ».

Les violences conjugales sont une source inextinguible d’inspiration : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable d‘aimer les tartes dans la gueule » ; « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de viser le poing de son compagnon avec sa tête », etc.

La contrainte peut aussi se parer des vertus de l’intérêt public  : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de laisser ses enfants lécher les tuyaux d’immeubles insalubres » devrait faire réfléchir les victimes du saturnisme.

Quels sont les limites de l’exercice ?

La première limite, c’est celle de la vérité. Ainsi, malheureusement, on ne pourra pas écrire : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de fuir l’arbitraire policier pour se réfugier dans un transformateur électrique et y perdre la vie », car la phrase serait fausse. Oui, cela a été dit. On en revient à ce marché de l’obscénité, fortement concurrentiel, qui fait que la contrainte « personne ne dit » se heurtera, sur certains sujets, à la réalité. Oui, cette horreur, quelqu’un l’a déjà dite (rires).

Une autre limite est celle de la double négation, qui risque de compliquer la compréhension du message. Ainsi si j’écris : «  Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de ne pas protester quand le gouvernement ne diminue pas le panier de soins de la CMU », on pourrait croire, si on loupe une négation, que je suis un dangereux gauchiste qui voudrait que les plus pauvres aient le même droit à la santé que moi ! Ce risque est limité, tant je ne m’adresse pas à ces gens-là, mais il est réel.

Enfin, il faut prendre en compte le risque de récupération par les mouvances gauchistes et anti-France. Une perversion que j’envisage serait que ces gens transposent la contrainte au passé. Ou compliquent un aphorisme par des détails inutiles. On pourrait ainsi lire : « Personne (parmi celles et ceux qui devaient le faire) n’a dit que ce n’était pas raisonnable de prendre du Mediator ».

Mais malgré ces limites, je pense que la contrainte que je propose est riche de toutes les potentialités obscènes que j’appelle de mes vœux. N’est pas encore née la personne qui écrira : « Personne ne dit que ce n’est pas raisonnable de dire qu’Arno Klarsfeld est un minable opportuniste qui veut faire sa carrière médiatique à coup de petites phrases obscènes ! »