Le porte-parole de Zéro Macho, Patric Jean, se fend sur Mediapart d’une tribune sur le travail du sexe. Constatant le machisme qui règne au Sénat, il en fait la seule raison qui explique le rejet de certaines dispositions de la loi sur la prostitution en commission le 7 octobre. Il serait dommage selon lui qu’on n’ait pas écouté la seule parole légitime sur la question, celle des élues favorables à la loi. Et toutes les autres femmes opposées à la loi, elles ne comptent pour rien ? Patric Jean invente un nouveau féminisme : celui où des mecs ne considèrent la parole des femmes qu’à condition qu’elles soient d’accord avec eux. Ce discours se tient au mépris de toute expertise, de toute rigueur, de toute cohérence et de tout impératif de lutte contre le VIH/sida.

Que le machisme règne au Sénat, qui peut en douter ? Mediapart en apporte la preuve par certains témoignages de son Machoscope. J’en ai chroniqué un exemple à propos des sénateurs Poher et Mayet sur cet article.

Que la parole de femmes sur des sujets féministes doive être priorisée, qui peut encore en douter ? La parole à la première personne est vitale. Et Patric Jean de citer des responsables politiques favorables à la pénalisation des clients : Vallaud-Belkacem, Maud Olivier, Danielle Bousquet, Marie-George Buffet, etc. De ces faits et de certaines rumeurs1 il conclue que si « la loi sur la prostitution a été une seconde fois retoquée par les sénateurs en commission hier. », c’est à cause du machisme du Sénat.

Zéro rigueur

D’une part, le constat est faux. Non, la loi n’a pas été retoquée, c’est-à-dire rejetée. On peut le lire sur le site de la commission sénatoriale, à la page consacrée au rapport produit sur la question. « Au cours de sa réunion du mercredi 7 octobre 2015, la commission spéciale a adopté l’ensemble de la proposition de loi dans la rédaction issue de ses travaux. » Par contre, la commission a adopté un rapport qui entend modifier le texte. Il est notamment proposé de supprimer la disposition pénalisant les clients. L’amendement concerné a été accepté.

En affirmant contre toute évidence que la proposition de loi a été rejetée, le porte-parole prouve que l’idéologie et la propagande l’emportent sur la vérité et la rigueur.

En identifiant l’ensemble de la proposition de loi à la seule pénalisation des clients, le porte-parole de Zéro Macho révèle la réalité du discours abolitionniste-prohibitionniste, qui cherche à nous faire croire que la répression n’est pas sa priorité et que le volet social de la loi les intéresserait au premier chef. Il n’en est rien puisque que Patric Jean n’accorde aucun intérêt au volet social de la loi, qui a par bien des aspects été renforcée par la commission.

Zéro Droits

Ce refus de prendre en compte le social, Patric Jean le prouve encore en citant la députée Maud Olivier sans aucun recul critique. Militante acharnée de la pénalisation des clients, cette élue a encore aggravé la précarité sociale des travailleuses du sexe sans-papiers par un amendement réduisant la durée des autorisations provisoires de séjour qui leur seraient données. Question à Patric Jean : pensez-vous que de telles dispositions soient de nature à faire avancer les droits de personnes précaires et vulnérables, à améliorer leur situation ? Êtes-vous pour une augmentation des expulsions de femmes sans-papiers ? Répondre à de telles questions permettrait de nous éclairer sur vos conceptions de « la prise en charge sociale des personnes victimes de la traite », puisque vous ne daignez pas en parler, et célébrez au nom du féminisme une élue qui aggrave la précarité de ces personnes.

Zéro Calcul

Mais prenons acte avec Patric Jean que la loi n’est que répressive et ne compterait donc que la pénalisation des clients. Selon le porte-parole de Zéro Macho, la mesure aurait été retoquée car le machisme dominerait le Sénat, faisant taire la voix des femmes élues.

Faisons un peu les comptes. Dans la commission dont parle Patric Jean (dont la composition est visible à ce lien), je compte 22 femmes et 16 hommes. Même en tenant compte d’absences éventuelles, on doit bien se dire que la pénalisation des clients a dû être refusée…par des sénatrices !

Soit Patric Jean nous la joue à la Monsieur Jourdain et découvre que des femmes peuvent avoir des avis différents de lui ; soit il le savait et refuse d’en parler, minant toute la cohérence de son argumentation.

Pourquoi Patric Jean n’en parle-t-il pas, lui qui estime qu’elles sont « parfaitement placées pour connaître les conséquences de la violence sexiste, y compris en politique. » ? Esther Benbassa est une sénatrice particulièrement engagée pour une autre politique concernant le travail du sexe. Pourquoi ne pas la citer ?

La voix de ces femmes doit-elle tenue pour négligeable ? Mais pour quelles raisons ? Elles seraient manipulées ? Une femme, par essence, doit-elle penser comme Najet Vallaud Belkacem à propos de la prostitution, sinon elle serait dévoyée ? Manipulée par d’obcurs lobbys ? Intimidée par le sexisme qui règne au Sénat ? Il serait trop difficile pour un auto-proclamé « Zéro Macho » de considérer que des femmes différentes puissent défendre des féminismes différents ? La position de Patric Jean appelle de nombreuses questions. Aucune réponse ne laisse indemne : car quelle que soit la raison invoquée, il faut à un homme une bonne dose de condescendance machiste pour effacer du spectre démocratique les voix des femmes qui ne pensent pas comme vous et décerner de son socle masculin des bons points en féminisme.

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Zéro Démocratie

Et le porte-parole de pleurnicher car le Sénat n’aurait pas assez reçu les associations prohibitionnistes-abolitionnistes. En réalité, la lecture des rapports, des compte-rendus d’auditions, montrent que cette mouvance a bien plus été entendue par les commissions parlementaires concernées au cours des 5 dernières années que les associations opposée à la pénalisation des clients. Patric Jean nous la joue Zemmour et Onfray, ces stars des plateaux qui chouinent parce qu’ils seraient censurés !

Il faut tout de même être bien culotté pour se poser comme victime d’un déni de démocratie quand soi-même on refuse le pluralisme des points de vue aux femmes élues… et à la société civile.

Car si des femmes politiques « sont parfaitement placées pour connaître les conséquences de la violence sexiste, y compris en politique » on doit en conclure sous peine d’incohérence que des femmes travailleuses du sexe sont, elles, « parfaitement placées pour connaître les conséquences de la violence politique sur leur vie et leurs droits ». Or, Zéro Macho et le réseau autour duquel cette association gravite, ne cessent d’effacer la parole des premières concernées : cette tribune en est une nouvelle preuve.

Syndicats de prostituées, associations de santé communautaires, collectif (comme celui des Roses d’acier) : toutes s’opposent à la loi, et notamment à la pénalisation du client. Leur voix ne doit-elle pas être entendue dans les débats publics et par les élu-es ? Patric Jean prétend-il, de son statut de Zéro Macho, savoir mieux qu’elles ce qui est bon pour elles ?

Et derrière ces personnes, il y a tant d’associations, de personnes et d’institutions : le Planning Familial, opposé à la pénalisation des clients bien que revendiquant une position abolitionniste ; Médecins du Monde ; des associations de lutte contre le sida ; le Conseil national du sida ; Amnesty International ; l’ONUSIDA ; le PNUD ; l’Organisation mondiale de la santé.

100 % obscénité, 100 % sida

Là où le porte-parole de Zéro Macho voit dans la décision de la commission sénatoriale l’impact du machisme, on est en droit d’avancer une autre explication: cette commission a fait un réel travail de consultation démocratique et d’expertise, a pesé les risques que faisait courir la pénalisation des clients aux travailleuses du sexe elles-mêmes, a estimé que cette mesure ne permettrait pas de lutter contre les trafics et l’a donc repoussée. La qualité des débats en commission en première et deuxième lecture le prouvent.

Que Patric Jean se moque des conséquences sociales et sanitaires, qu’il tienne pour indifférent que la mesure qu’il défend bloquera les actions de prévention et provoquera des contaminations au VIH n’engage au fond que sa conscience. Qu’il prenne comme prétexte le machisme du Sénat pour masquer le fait que les élu-es de cette chambre ont, elles et eux, pris en compte ce risque, est abject à plus d’un titre. Que Patric Jean se moque du fait que cette mesure sera inefficace pour lutter contre les réseaux, qu’elle rendra des travailleuses du sexe plus dépendantes de protecteurs est là encore son problème. Est-il machiste que les sénateurs-rices aient pris en compte ce simple fait ?

Que le porte-parole de Zéro Macho mette cette décision au même niveau que le harcèlement sexuel en dit long sur son mépris de la démocratie et sur son insincérité anti-machistes : car, non, on ne banaliserait pas ainsi les violences dont sont victimes les femmes pour décrire une décision démocratique, fruit d’un débat pluraliste.

Qu’il vienne comparer les opposant-es à la loi aux opposant-es de la loi Veil revient vraiment à tendre le bâton pour se faire battre. Car on aimerait qu’il nous montre l’attachement du Nid, association autour de laquelle il gravite, aux droits à l’avortement. Zéro Macho sait-il que le Nid a refusé de participer aux manifestations de soutien à l’avortement à l’occasion des 40 ans de la loi Veil ? Le Strass (syndicat des travailleuses du sexe), les associations de lutte contre le sida et le Planning familial y étaient…Et se réclamer du féminisme alors qu’on travaille avec une association qui refuse de distribuer des préservatifs, d’orienter vers des centres IVG ou de soutenir l’accès à la contraception au nom d’opinions religieuses, c’est tout de même d’une rare incohérence

Ces contradictions ne s’expliquent que par ce simple fait : bien loin d’être Zéro Macho, Patric Jean réinvente une nouvelle forme de condescendance patriarcale, où le mâle accorde les bons ou mauvais points aux femmes et à leurs soutiens en fonction de leur proximité avec sa propre pensée.