A l’occasion des 110 ans de la loi de 1905, des enseignant(e)s proposent d’abroger la loi de 2004 et la circulaire Châtel. « Quel apaisement peut-on attendre d’un tel mésusage de la laïcité ? Quel projet de vivre-ensemble, que doit garantir la laïcité, est possible avec une laïcité d’exclusion ? »

La laïcité, notamment à l’école, est invoquée dans les discussions publiques comme une des réponses les plus pertinentes aux attentats de janvier et novembre 2015. Rappeler que la liberté de conscience est au coeur d’un projet de société qui vise le vivre-ensemble est en effet indispensable dans un contexte marqué par les crime terroristes, le deuil et le respect pour les victimes, mais aussi l’explosion des agressions racistes et islamophobes, ou encore la restriction des libertés et la répression de toute critique sociale par l’état d’urgence.

Mais seule une laïcité renouant authentiquement avec ses principes fondateurs de respect de la liberté de conscience, pourra tenir ce rôle. Il est temps d’en finir avec le dogme qu’imposent depuis 25 ans les tenant-es d’une laïcité falsifiée, prétexte à l’exclusion et la stigmatisation des musulman-es, dogme qui s’incarne dans la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux à l’école.

Depuis 1989 et la « première affaire » du voile à Creil, les partisans de cette interdiction dissimulent derrière une laïcité-alibi leur peur des jeunes et leur violence, notamment à l’égard des musulman-es. Abusant de métaphores guerrières (« Ne capitulons pas » écrivaient entre autres E. Badinter ou A. Finkelkraut en 1989), ils transforment en soldats d’un imaginaire camp adverse les enfants dont l’école a la charge. Quelle prévention de la radicalisation est-elle possible quand l’institution s’effraie du simple port d’un bout de tissu ? Quel apaisement peut-on attendre d’un tel mésusage de la laïcité ? Quel projet de vivre-ensemble, que doit garantir la laïcité, est possible avec une laïcité d’exclusion ?

Le discours et les pratiques institutionnelles sont à rebours d’une remise en cause pourtant indispensable de cette fausse laïcité. Le dernier exemple en est la présentation sur Internet de l’exposition que la BNF consacre à la laïcité à l’occasion des 110 ans de la loi de 1905. L’interdiction faite aux élèves de porter des signes religieux y est présentée comme une continuité des lois historiques de Ferry, Jaurès, Briand ou Buisson.

Pourtant, jusqu’en 2004, la laïcité imposait un devoir de neutralité aux fonctionnaires, et non aux enfants ou à leur famille. De 1989 au vote de la loi, la jurisprudence du Conseil d’état a été constante : l’exclusion au seul motif du port du voile n’était pas légitime. C’est bien la preuve que cette neutralité imposée aux enfants n’est en rien conforme, ni à l’esprit, ni à la lettre, des pères fondateurs de la laïcité. Que la BNF propose une telle vision de la loi de 2004 en dit long sur les dégâts opérés par les falsficateurs dans les diverses institutions et le rapport de celles-ci à la vérité historique.

Combien de jeunes femmes exclues de leur scolarité du fait de la loi de 2004 ? Combien d’humiliation, de mépris ? Combien d’abus d’une loi discriminante, dont l’application s’étend dans certains établissements, aux rubans, aux jupes, aux tabliers ? Quelle extension ne va-t-on pas encore imaginer : après l’interdiction faite aux mères voilées d’accompagner les sorties scolaires via la circulaire dite « Châtel », l’interdiction du voile dans les centre de formation de professeurs (déjà en pratique dans certaines académie) ? A toute l’université ? Et déjà, le rectorat du Loiret appelle les établissement à ficher les parents en fonction de leurs tenues !

Il est temps de nous interroger sur la caution qu’apporte cette loi d’exclusion aux actes islamophobes d’aujourd’hui. Car la conséquence concrète de ce texte et des pratiques qu’il a engendrées, c’est de rendre « naturel » le principe discriminatoire d’une incompatibilité entre les musulman-es, réel-les ou supposé-es, et l’école. Si un texte de loi, les pratiques qu’il génère, ciblent ainsi une religion particulière, comment la défendre au nom de la laïcité qui doit garantir la liberté de conscience et la non-discrimination ?

Le « vivre-ensemble » attendue d’une défense accrue de la laïcité ne sera possible qu’en abrogeant la loi de 2004 et la circulaire Châtel, et en rappelant que la laïcité n’est pas un alibi aux discriminations sous prétexte de réguler la liberté de conscience. Bien au contraire, la laïcité permet de s’opposer aux discriminations en garantissant la liberté de chacun-e.

 Signataires :

 Grégory Bekhtari; Anaïs Florès; Paul Guillibert; Caroline Izambert; Florine Leplâtre; Jérôme Martin, enseignant-es en collège ou lycée en anglais, philosophie, histoire-géographie, français.

Ils et elles sont membre du CEAL (Collectif Enseignant pour l’Abrogation de la Loi de 2004).