Dans un court passage de son dernier livre, L’esprit du judaïsme, Bernard-Henri Lévy désigne le scandale du sang contaminé comme une « obscure affaire ». Il en fait une « resucée des accusations du crime rituel qui furent l’un des grands classiques de l’antisémitisme traditionnel ». Une telle thèse, soutenue à la télévision par l’intéressé et défendue sur Facebook par le président de la LICRA, est une insulte aux victimes, hémophiles et transfusées. C’est aussi une insulte aux faits, à l’histoire, aux militantEs de la lutte conte le VIH, à celles et ceux qui se sont battuEs, qui se battent encore, pour que soient reconnues les responsabilités politiques des scandales sanitaires.

De quel antisémitisme parle Bernard-Henri Lévy?

L’esprit du judaïsme s’ouvre avec une analyse de l’antisémitisme et de son évolution. Selon Bernard-Henri Lévy, l’antisémitisme aujourd’hui est constitué de trois éléments : la critique d’Israël, la remise en cause de la Shoah (de son existence, ou de sa gravité) et la mise en avant d’une « compétition des victimes » (palestinien-nes, ou esclaves vs victimes de l’Holocauste), ces trois éléments s’articulant entre eux.

La conviction que la critique d’Israël représente le véritable moteur de l’antisémitisme en France est telle que Bernard-Henri Lévy écrit : « Inutile de perdre son temps à traquer les résurgences des antisémitismes catholique, anticatholique, socialiste, raciste – quand c’est là, et là seulement, au croisement de la haine d’Israël, de l’obsession négationniste et de la nouvelle religion des victimes, qu’est le réacteur de la possible future explosion » (pages 45-46). Ce serait donc une inutile perte de temps de lutter contre les formes traditionnelles de lutte contre l’antisémitisme ; l’essentiel est de s’opposer à celles et ceux qui critiquent Israël, forcément coupables d’amoindrir la Shoah, forcément coupables de compétition victimaire et mémorielle.

Assez d’espace dans nos cœurs ?

Au sujet de la concurrence des victimes, Bernard-Henri Lévy condamne « l’idée qu’il n’y ait pas assez d’espace dans un cœur humain pour deux chagrins, deux deuils, deux révoltes. » (page 36). Ce serait un des éléments de la « rhétorique imbécile » des antisémites, notamment des militantEs pro-palestinienNEs, mais aussi des militantEs pour les droits des NoirEs américainEs : pour mettre en avant leur situation, ils et elles devraient forcément relativiser l’horreur de la Shoah. On pourrait éventuellement lui objecter qu’une mère palestinienne qui vient de perdre son enfant dans un bombardement israélien n’a pas forcément assez d’  « espace dans son cœur » pour célébrer l’anniversaire de la libération d’Auschwitz, mais qu’elle ne mérite pas forcément d’être qualifiée d’antisémite pour autant. Mais ce serait un autre sujet.

Selon l’auteur de L’esprit du judaïsme, « l‘idée qu’il n’y ait pas assez d’espace dans un cœur humain pour deux chagrins, deux deuils, deux révoltes » serait la marque d’une « compétition des victimes », un des trois éléments de l’antisémitisme d’aujourd’hui. Appliquons un peu ce précepte à Bernard-Henri Lévy et au président de la LICRA concernant le sujet qu’ils traitent : quelle place occupent, dans leur cœur, les victimes du sang contaminé ?

Les pensées nocturnes de Bernard-Henri Lévy

La mention d’une « obscure affaire du sang contaminé » s’inscrit dans une réflexion autobiographique sur ce que Bernard-Henri Lévy décrit comme une pensée « nocturne » à propos de l’antisémitisme, une pensée « qui pense en moi dans les jours où je ne pense pas. » (page 62) et qui pose l’antisémitisme comme inéluctable, fatal, en constante évolution. Quelques pages plus loin après avoir parlé du sang contaminé, il décrira une autre pensée, « celle qui me vient le jour, enfin certains jours, ceux qui dissipent vraiment la nuit et où je me reprends », où il ne pense pas pouvoir éradiquer le mal antisémite, mais « le harceler, l’inquiéter, le faire un peu reculer et, sur les positions où il s’est replié, le tenir un peu en respect – cela, oui, est possible ».

Mais nous n’en sommes pas encore là et Bernard-Henri Lévy en est encore à décrire sa « pensée nocturne ». Il vient d’évoquer des propos que lui a tenus Romain Gary rue du Bac, à la sortie du Testament de Dieu, quand le futur-ex nouveau philosophe avait trente ans et que Romain Gary avait les cheveux trop longs, la barbe couleur goudron, précisions essentielles livrées page 62. Gary était « inquiet pour Jean qui parle d’épouser ‘un arabe mytho et dealer » et était « convaincu que Claude Gallimard l’a lâché au bénéfice de son neveu, Paul Pavlowitch, le plus grand ‘fils de pute’ que la terre ait porté » (page 62). Visiblement, chaque détail compte dans la lutte contre l’antisémitisme et pour l’esprit du judaïsme.

Toujours est-il que Romain Gary aurait dit à Bernard-Henri Lévy : « Il y en a qui te reprocheront de voir des antisémites partout. Si j’avais un reproche à te faire, ce serait de ne pas en voir assez. Même à Koufrah, en 41, il y en avait. Même à Casablanca et à Londres, chez les gaullistes, il y en avait ! Tu peux ramper dans la cambrousse avec un mec. Partager la même crasse et les mêmes nuits sans sommeil. Tu peux partir en vol avec lui et, arrivé au-dessus de l’objectif, sentir que c’est la même France qui coule dans tes veines. Eh bien il y a toujours un moment où il te fera sentir que tu restes le fils d’un fourreur lituanien et d’une petite actrice russe qui rêvait de te voir devenir ambassadeur de France – alors que ce sera grand maximum consul. C’est plus fort qu’eux. C’est dans leurs testicules. C’est avec ça que tu dois faire : ruser et faire front, les endormir et, si besoin, leur taper dessus, ça ne changera jamais, tu n’y peux rien. »

Ce que Bernard-Henri Lévy a écrit sur Fabius et le sang contaminé

Après avoir invoqué ce souvenir, Bernard-Henri Lévy revient sur les moments où cette pensée nocturne d’impuissance face à l’antisémitisme lui revient, par exemple à la lecture de telle page de Levinas ; et cette pensée, « qui pense en [lui] les jours où [il] ne pense pas » lui vient aussi :

« quand [il] songe aux grandes carrières politiques qu’un nom juif a entravées ou foudroyées. Georges Mandel, bien sûr. Léon Blum et sa vaisselle d’or. Pierre Mendès France dont la béatification tardive ne peut faire oublier qu’il fut juif, parce que juif ou parce que suspect, plus exactement, de faire, à cause de son être-juif, la guerre à la France des terroirs, l’homme politique le plus insulté et calomnié de France. Ou même ce ‘petit camarade’, comme on disait encore à l’École normale de la fin des années soixante : de tous ceux de son espèce, de tous les ambitieux qui considéraient l’École comme une académie, non de la Révolution, mais du Pouvoir, il était assurément le plus prometteur ; nul d’entre nous ne s’étonnera d’ailleurs, un peu plus tard, de ses premiers pas d’Eliaclin jeté aux loups triomphant d’eux et devenant le plus jeune Premier ministre de la République ; jusqu’à ce qu’une obscure affaire de sang contaminé où il est difficile de ne pas voir la resucée des accusations de crime rituel qui furent l’un des grands classiques de l’antisémitisme traditionnel, ne vienne lui brûler les ailes à petit feu. Toujours l’ « idéologie française »… Toujours cette presque infranchissable « exception française » dès lors que vient en jeu un nom juif… » (page 65).

Le sentiment d’impuissance face à l’antisémitisme, sentiment « nocturne » qu’éprouve Bernard-Henri Lévy, est donc éveillé par le souvenir de grandes carrières politiques qui auraient été « entravées » ou « foudroyées » du fait du nom juif. Trois noms sont donnés : Georges Mandel, Léon Blum, Pierre Mendes France, puis vient un long développement concernant Laurent Fabius, jamais nommé, toujours désigné par des périphrases.

Dreyfusard, de droite, protégé de Clémenceau, Mandel a été en butte à l’antisémitisme. Il a été député, ministre à plusieurs reprises. Il a été abattu en 1944 en France par la milice parce que gaulliste et juif. Léon Blum aussi aura subi toute sa carrière politique l’antisémitisme, notamment sous le Front populaire où ses réformes sont combattues par les ligues d’extrême-droite. Emprisonné et jugé sous Vichy, il n’est pas tué sous l’Occupation mais sa carrière politique se termine. Mendes France fut aussi une cible de violentes attaques antisémite avant, pendant et après Vichy, par exemple par Poujade.

L’insulte aux victimes du sang contaminé

La carrière politique de Laurent Fabius aurait donc été « foudroyée » ou « entravée » par « une obscure affaire de sang contaminé » au même titre que les carrières de Mandel, Blum ou Mendes France l’ont été par des antisémites. Laurent Fabius, après avoir été président de l’Assemblée nationale et ministre des Affaires étrangères, vient d’être nommé au Conseil constitutionnel.

Ces trois hommes politiques, Mandel, Blum et Mendes France, ont pour points communs d’avoir été arrêtés et emprisonnés sous Vichy. Placer Fabius et le sang contaminé dans cette lignée est une ignominie. Cela revient à faire des victimes, des associations d’hémophiles, de transfusé-es, de personnes vivants avec le VIH, avec des hépatites virales, des équivalents modernes de Vichy, de la Milice, de la Collaboration. C’est utiliser la lutte contre l’antisémitisme pour dire n’importe quoi, et invalider la voix des sans-voix.

Et comparer des responsables politiques arrêtés sous Vichy avec un premier ministre comme Fabius, qui, une fois son mandat terminé, après les élections de 1986, a connu une traversée du désert, puis a été président de l’Assemblée nationale, et ensuite ministre des Affaires étrangères et devientaujourd’hui président du Conseil constitutionnel, c’est… quel mot utiliser ?

Les hémophiles, les transfuséEs et leurs soutiens voulaient, en insistant sur la responsabilité de Laurent Fabius, de Georgina Dufoix, d’Edmond Hervé, que soient mises en avant les responsabilités politiques, et pas celles simplement celle des médecins et des responsables administratif-ves.

Leur cœur a-t-il assez d’espace ?

Au début de son livre, Bernard-Henri Lévy pose la compétition des victimes comme un des trois éléments fondamentaux de l’antisémitisme. Et il raille l’idéologie qui consisterait à dire que nous n’aurions pas assez d’espace dans nos cœurs pour « deux chagrins, deux deuils, deux révoltes », idéologie qui serait le propre des antisémites (des pro-palestinien-nes, des militant-es des droits des noirEs américainEs).

Mais à la question « quelle place accorde-t-il en son cœur aux victimes du sang contaminé ? », force est de reconnaître que la réponse est « aucune ». Parler d’une « obscure » affaire du sang contaminé quand il est question de centaines de morts, de milliers de personnes contaminées, ce n’est ni plus ni moins que du négationnisme.

Ce négationnisme, le président de la Licra l’a cautionné par son post sur les réseaux sociaux. Après le passage télé de Bernard-Henri Lévy et la polémique suscitée par les questions des chroniqueur-ses de Ruquier, voici ce que la Licra a relayé :

licra

Pour la Licra, il est essentiel de ménager Bernard-Henri Lévy et ses interlocuteur-rices télévisé-es : donc, tout le monde, tant qu’il est sur un plateau télé, tant qu’il est séronégatif et pas directement concerné par les question de santé, tout le monde a raison ! Mais les victimes du sang contaminé ? Non ! On n’en parle pas et on dit que Fabius a été « injustement accusé ». Et on rajoute à propos de Dominique Strauss-Kahn qu’il a été humilié (et bien évidemment pas Nafissatou Diallo ou les prostituées témoignant au procès de leur viol).

Ces propos rendent indispensables une mise au point. Voici le plan que je suivrai :

– Première partie : une « obscure affaire » (voir l’article à ce lien)

– Deuxième partie : un « imbroglio politique » (voir l’article à ce lien)

– Troisième partie : la réalité d’un combat citoyen (voir l’article à ce lien)

– Quatrième partie : non, Fabius n’a pas été injustement accusé (voir l’article à ce lien)

– Cinquième partie : et la lutte contre l’antisémitisme dans tout ça ? (voir l’article à ce lien)

[Mise à jour le 7 mars 2016. Suite à la réaction de Bernard-Henri Lévy, j’ai modifié l’annonce du développement de ce dossier. La dernière phrase était : « Dans le billet suivant, je confronterai le discours de Bernard-Henri Lévy et de la LICRA à la réalité du dossier du sang contaminé. ». Je l’ai remplacé par l’annonce des 5 parties. J’ai aussi modifié le titre qui était auparavant : « Une obscure affaire de sang contaminé » par Bernard-Henri Lévy (1) pour mettre en cohérence les 5 parties.]