Peu après les attentats à Bruxelles. Alors que nous pensons aux mort-Es, aux blessé-es, à leurs proches, que nous nous inquiétons pour des amiEs ou des membres de notre famille, que nous affrontons éventuellement le deuil, nous devons aussi affronter l’obscénité. En moins de 48 heures, deux responsables politiques racistes, Éric Ciotti et Robert Ménard, ont réagi aux attentats de Bruxelles en stigmatisant la ville de Saint-Denis (93). L’indécence et l’incohérence de leur message islamophobe ne doivent pas masquer l’essentiel : en s’en prenant à cette ville, ces deux-là ne sont que les faire-valoir d’une politique d’état islamophobe et inégalitaire. En clair : ils roulent pour Valls, dont ils assurent le service après-vente.

Ni Ciotti, ni Ménard n’étaient les seuls à être indignes (voir aussi d’autres exemple sur cet article du Monde). Sans une pensée pour les victimes, Bruno Le Roux profitait des attentats pour vendre la déchéance de la nationalité, inspirée du FN. Il se perd depuis en justifications contradictoires. La journaliste homophobe Eugénie Bastié, qui revendique ouvertement l’héritage de l’Action française, twittait dans le registre complotiste, s’amusant de l’heure (9 h 11, rappelant le 11 septembre) ; un brin de lâcheté, ou, on peut rêver, de honte, lui ont fait retirer ce message. L’éditorialiste de droite extrême Ivan Rioufol utilisait les morts pour faire la pub de son livre. Le journal 20 minutes entourait sa une « Il pleure sur Bruxelles » d’une fausse couverture, imitant sa maquette, pour une pub dédiée au dernier blockbuster superhéroïque. Etc.1

Ciotti et Ménard se sont, eux, distingués en s’en prenant à Saint-Denis. Pour le premier, ma ville aurait été épargnée par les terroristes, ce qui lui inspire cette réflexion : « Comme c’est étrange ». Il faut donc comprendre que des terroristes se réclamant de l’islam ne viserait pas une ville comme Saint-Denis. Pour le député raciste et homophobe Ciotti, les salles non mixtes de certains salons de coiffure de Saint-Denis serait la preuve qu’ « il y a beaucoup de villes en France où les lois de la République ont laissé la place à des lois religieuses ». Une preuve était pourtant apportée par une autre ville de France : Béziers, où le maire Robert Ménard refuse de respecter la loi de 1905 et autorise une crèche au sein de l’Hôtel de ville.

Bien sûr, l’incohérence est patente : Saint-Denis fut touchée par les attentats, et il n’y pas besoin de se rendre dans le 93, il n’y a pas besoin de l’islam pour constater que les salons de coiffure non-mixtes sont légion. D’où des réactions d’indignation contre les deux hommes (par exemple celle du Journal de Saint-Denis, dans son éditorial) ou de moqueries (donner des leçons de géographie à Ménard, envoyer des photos de salons branchés à Ciotti), toutes nécessaires et salutaires.

Mais ni la peur du ridicule, ni le sentiment de dignité n’inspirent des Ménard et des Ciotti. Et les réactions que leur message suscite renforcent l’image qu’ils entretiennent, celle de responsables au franc-parler, qui choquent car ils diraient une vérité qui dérangerait, celle de « lanceurs d’alerte » patriotes contre l’établishement paralysé, l’opposition déterminée face à un pouvoir sclérosé.

Cette image est pourtant fragile. Les discours de Ciotti et Ménard ne sont en effet qu’une caution des discours et des politiques d’Etat à l’égard de Saint-Denis et de ses habitant-es, discours et politiques de stigmatisations et de discriminations.

Saint-Denis, c’est cette ville où votre logement peut être détruit par un assaut du Raid, où vous pouvez être blessée par une balle perdue, sans que l’État ne vous reloge ensuite en priorité – quand il ne vous arrête pas si vous êtes sans-papier. Saint-Denis, c’est cette ville où vos enfants peuvent être scolarisé-es dans des établissements où les moyens, donnés par l’Etat, seront en moyenne inférieurs à 50 % de ceux donnés aux établissements parisiens. C’est cette ville où votre enfant handicapé-e devra attendre en moyenne un an et demi pour avoir une prestation de compensation pour sa scolarité, où la prise en charge de l’autisme, des troubles psy, des problèmes de comportement des jeunes est saturée, faute des moyens nécessaires que l’État refuse d’accorder. Les inégalités sont patentes, et patente est la responsabilité de l’Etat.

Santé, éducation, institution sociale, emploi, logement : Saint-Denis est le symbole – qui n’est pas le seul – d’une politique inégalitaire et raciste, car elle entasse des populations précaires immigrées ou descendant d’immigrées dans des zones où la puissance publique est présente pour la répression, mais mais bien moins présente qu’ailleurs pour les droits. C’est aussi le symbole d’une politique islamophobe car elle impose comme seul facteur d’explication aux « problèmes de société » d’une ville comme Saint-Denis la religion des musulman-es, pour masquer le rôle de l’État : c’est le leitmotiv de Valls, qui n’hésite pas à déléguer la validation de cet argumentaire à des penseur-sess de cour, les Badinter, les Finkelkraut, les Fourrest2.

C’est bien ce leitmotiv que reprennent Ciotti et Ménard, le poussant à l’extrême. Cette outrance a un objectif : rendre supportable la politique d’un Valls.

Il y a des gens qui se battent à Saint-Denis, contre le racisme, contre les inégalités, contre l’islamophobie, pour l’égalité à l’école, à l’hôpital, dans les administrations – et ces gens interpellent l’Etat sur sa politique et son hypocrisie. Les messages des Ciotti et Ménard effacent ces combats. Ils sont très utiles à Hollande, Valls et leur politique, et ils font semblant d’ignorer qu’ils leur servent la soupe, en nous faisant oublier ou en rendant supportable la politique de l’Etat à l’égard d’un territoire comme Saint-Denis, et de sa population. Ils sont partie prenante d’une stratégie de validation des inégalités de territoire et du racisme structurel porté par le gouvernement actuel.

Ciotti et Ménard posent comme des courageux opposants, lâcheurs de vérité ; ils ne font qu’assurer le service après-vente de Valls and co à l’égard de Saint-Denis et des personnes qui y habitent.

Image de Une : By MOSSOT (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

1Il y aurait aussi beaucoup à dire sur l’indécence des réactions après les attentats, par exemple sur les titres de la presse française après les attaques en Côte d’Ivoire, indiquant : « c’est la France qui est visée » au mépris des Ivoirien-nes touché-es. Et d’une façon générale, sur le traitement inégalitaire des attentats quand ils touchent des non-BlancHEs.

2Le dernier exemple en date en est Laurent Bouvet et son « Printemps républicain », qui osent s’affirmer indépendant alors que le meeting de dimanche dernier était appelé par plusieurs dignitaires proches de Valls sur les questions de laïcité et d’islam. Dès qu’il était question de banlieue, le seul sujet du discours dans ce meeting tournait autour de l’islam. Eric Ciotti reprend certaines phrases prononcées au Printemps républicain sans les sourcer, par exemple à propos de Sevran. Après les attentats de Bruxelles, Valls a posé la question de la compatibilité de l’islam avec la République. Preuves qu’il est urgent de repenser les oppositions entre gauche et droite, entre obscène et non obscène, si nous voulons que l’anti-racisme reprenne l’initiative.