Mercredi 30 mars 2016. La ministre de la famille, des enfants et des droits des femmes compare certaines femmes voilées à des « nègres afr… américains » qui auraient été favorables à l’esclavage. Une pétition est lancée pour exiger des sanctions contre Laurence Rossignol. Je soutiens cette pétition, j’ai retranscrit l’intégralité de l’interview et me propose ici et dans des billets suivants d’analyser la phrase « Il y avait des nègres afri… des nègres américains qui étaient pour l’esclavage, hein » dans son contexte, un contexte qui n’est fait que de contradictions. Je commence ici par la fin : les réactions de défense que les condamnations des propos de la ministre ont suscitées. Que tout cela ne nous empêche pas de manifester contre la loi Travail, ce jeudi 31 mars.

Commençons par la fin et partons des soutiens de Laurence Rossignol, par exemple le Printemps français, pardon, je confonds toujours, républicain, Audrey Pulvar, Gilles Clavreul. L’idée est la même : le mot ‘nègre’ est regrettable, mais le discours de la ministre est valide, celles et ceux qui la critiquent sont des méchant-es.

Le Printemps français, pardon je confonds toujours, républicain1, de Laurent Bouvet insiste : Laurence Rossignol avait raison de dire qu’« il y avait une similitude dans la manière dont certaines femmes musulmanes revendiquent le port du voile au regard de celle dont certains esclaves soutenaient l’esclavage dans les Etats du Sud des Etats-Unis jusqu’au milieu du XIXème siècle. » ,

On est impatient de suivre le cours d’histoire qui permettra de justifier cette comparaison. En attendant, pour le Printemps républicain, l’ « utilisation d’un mot, à raison choquant » est l’objet d’un simple regret. Pour ce qui compte selon cette organisation, il faut « saluer le caractère juste et courageux du propos, sur le fond, de la ministre » : le mot ‘nègre’ n’est qu’un problème de forme.

Cette défense, qui tend à amoindrir la portée du mot « nègre », à en faire un point de détail, un « prétexte » (Gilles Clavreul) est en totale contradiction avec la campagne que lançait le gouvernement la semaine précédente et dont le slogan était « Le racisme, ça commence par des mots. Ça finit par des crachats, des insultes, du sang ». En une semaine, donc, les mots ne seraient plus importants. Cela en dit long sur la sincérité des promoteur-rices de cette campagne, à commencer par Gilles Clavreul lui même, qui, est, rappelons-le, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

Il prend la défense de Laurence Rossignol en ces termes :

Laurence Rossignol violemment et injustement prise à partie. Un mot prétexte, qu’elle avait pourtant utilisée en le retournant, pour seul acte d’accusation. Son seul et véritable crime : défendre la liberté et la dignité des femmes contre les noces barbares du cynisme marchand et de la bigoterie.
Aucun antiraciste sincère ne se laissera prendre à la charge des Tartuffe au petit pied.

« Nègre » est donc, d’après le Monsieur Anti-Racisme du gouvernement, un « mot-prétexte » pour s’en prendre à Laurence Rossignol. Le terme serait légitime car la ministre l’aurait « utilisé en le retournant ». Retourner ? Cela implique d’inverser le stigmate, de se réapproprier une insulte, et donc d’être directement visée par l’insulte, ce qui n’est pas le cas de Laurence Rossignol. Cette idée de retournement qu’invoque Clavreul fait penser à Césaire, Senghor, la négritude, etc. C’est beau. Sauf que la ministre, blanche, n’aurait pas grande légitimité à retourner une insulte négrophobe. Et certainement pas pour stigmatiser les musulmanes.

D’ailleurs, Laurence Rossignol elle-même invalide la défense de Clavreul dans sa déclaration à l’AFP : « J’ai employé le mot ’nègre’ dans le seul usage qu’on puisse en faire pour parler de l’esclavage en Amérique et des négriers. Mais je n’ai pas mesuré la perception la plus répandue. Et qu’on ne dit pas ’nègre’ même quand c’est autorisé à propos de l’esclavage. ». Nul « retournement » du mot, selon elle, juste l’usage qu’en aurait fait un Condorcet ou un Montesquieu. Try again, Clavreul.

Au reste, la justification de la ministre est peu convaincante. Si, réellement, elle voulait utiliser « nègre » dans son acception historique, pourquoi parler de « nègres afri… américains » ? Condorcet, Montesquieu, Voltaire n’ont jamais rajouté ce genre d’adjectifs.

Cette défense est donc bien incompréhensible et invalide tout travail de prévention sur le poids des mots que la dernière campagne gouvernementale était censée incarner. Pour le dire autrement : « nègre », c’est pas bien quand c’est un mec cagoulé avec un accent qui te le sort dans une ruelle sombre dans le spot télé du gouvernement, mais c’est super quand c’est une ministre sans rien sur la tête qui le sort à la télé pour te faire comprendre que les femmes voilées sont toutes complices des « salafistes ». Pour le dire encore autrement : quand tu es membre de ce gouvernement, ou quand tu le défends, tu peux insulter la mémoire des victimes de l’esclavage, falsifier leur histoire : tant que c’est pour stigmatiser les musulman-es, tout est bon à prendre.

1On rappelle au passage que le message de fin de Laurent Bouvet au Printemps français, pardon je confonds toujours, Républicain essayait de nous vendre le coup de la France d’en bas, « on est un mouvement de citoyens ». Le  premier communiqué de son Printemps, depuis, est pour défendre les propos d’une ministre et de cracher sur des femmes voilées habitant les quartiers populaires. C’est une conception comme une autre de la France d’en bas.