Remettons les propos de Laurence Rossignol en perspective en analysant une autre interview qu’elle avait donnée à RMC et Bourdin, le 12 février 2016. Relevons quelques contradictions entre ses propos et ceux du 30 mars contre les femmes voilées. Comment les expliquer ?

Et la recherche du consensus ?

Au cours de cette interview, Laurence Rossignol déclare à propos de la légalisation du cannabis : « Ce sont des sujets qui nécessitent de l’expertise et des convictions et à un moment donné il faut que réfléchissent dessus ceux qui sont aptes et qui ont envie de le faire. C’est une autre façon de diriger un pays. ». La légalisation du cannabis est un sujet clivant, et, plutôt que de se prononcer pour ou contre, elle en appelle à une discussion mêlant expertise et convictions. Elle parle bien de « conférence de consensus » pour les sujets difficiles.

Un peu plus tôt, elle avait pris l’exemple de Uber et des taxis – rappelons que les chauffeurs-es de taxi ont été reçu-es par le gouvernement après de nombreux actes de violences sur des voitures, des chauffeurSEs Uber et des client-es de ces derniErEs : «  Tous les sujets sont difficiles, complexes, n’ont pas une solution unique et sont des sujets qui doivent être abordés en ayant à chaque fois en tête qu’on est dans la confrontation. Le meilleur exemple qu’on ait eu, c’est les taxi Uber. Un jour il y a les taxis, le lendemain il y a Uber. Et ça recommence. Elle est où la synthèse dans tout ça ?». Aucune dénonciation de la violence des manifestations anti-Uber : seul le besoin d’une synthèse est exprimé.

Le port du voile est aussi un sujet clivant, mais, le 30 mars, Laurence Rossignol a oublié la nécessité d’une « expertise » (par exemple, sociologique, sur les infinies raisons qu’on a à se couvrir la tête), d’une « conférence de consensus », d’une « confrontation » des points de vue. Seule sa conviction prévaut. Pour quelle raison tous ces beaux engagements sont-ils oubliés ? Serait-ce parce qu’il est question du droit des femmes et que la ministre est convaincue que le voile en est une atteinte ? Cette hypothèse ne tient pas, puisque sur un autre sujet touchant au droit des femmes, Laurence Rossignol sait être conciliante.

Et l’apaisement ?

Un peu plus tard dans l’interview du 16 février, Laurence Rossignol est interrogée sur l’ouverture de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) pour les couples de femmes. Cet engagement socialiste de 2012 fut abandonné sous la pression la Manif pour tous. Il ne fut même pas défendu par Christiane Taubira au sein de la loi ouvrant le mariage aux couples du même sexe. Manuel Valls enterra la mesure, annonçant un refus net depuis le Vatican, après un entretien avec le pape. Laurence Rossignol n’évoquera pas la laïcité menacée par une telle attitude.

La ministre essaie d’abord d’expliquer que ce sujet ne relève pas de son ministère. Ce serait un sujet « santé » ou « justice », pas « droit des femmes » ou « familles ». Elle ne s’en explique pas. Puis elle dit : « on est tous favorable à la PMA à gauche. Ce qui a bloqué, c’est la violence de la réaction face à la loi Mariage pour tous. Je veux faire tout de manière apaisée (– donc rouvrir le débat ? lui demande Bourdin). Je ne veux pas rouvrir de polémique stérile qui ne nous permette pas d’avancer. Quand je parle à mes interlocuteurs, régulièrement, je les teste : ‘vous en êtes où sur ce sujet là par rapport au moment très tendu du Mariage pour tous. Maintenant qu’on est un peu calmé, est-ce que vous avez évolué ? Est-ce qu’on est capable d’avoir un débat serein ? » (1)

Ainsi, des militant-es homophobes de la Manif pour tous, et ceux qui les ont relayé-es dans les institutions, dont la ministre elle-même souligne « la violence de la réaction », sont des « interlocuteurs », à qui elle parle « régulièrement », qu’elle « teste » pour voir s’ils et elles se sont calmés. Quelle violence ont bien pu exercer les femmes voilées pour que le 30 mars, la ministre refuse de les considérer comme des interlocutrices, mais bien comme des militantes qu’elle « affronte » ?

Ces contradictions entre les discours de la ministre du 16 février et ceux du 30 mars trouveront peut-être leur résolution dans le cadre de la procédure judiciaire intentée contre elle par le CCIF et 400 femmes. Il serait en effet intéressant de comprendre pourquoi une ministre est prête à faire « la synthèse » et une « conférence de consensus » avec des chauffeurs de taxis quand ils brûlent et violentent, à reconnaître comme « interlocuteurs » que l’on apaise des militantEs qui appellent publiquement à la violence physique contre les LGBT et les droits des femmes ; mais pourquoi elle n’est pas prête à discuter d’égale à égale avec des femmes qui demandent simplement de vivre habillées comme elles l’entendent, sans brûler de voiture, sans appeler à la violence.

(1) Même discours à Libération le 16 février : « Je n’ai pas plus de raisons aujourd’hui qu’hier, quand j’étais en charge de la famille, de relancer ce dossier. A titre personnel, j’y suis favorable pour les couples lesbiens, et il me semble que toute la gauche l’est. Le problème est clair : jusqu’où fait-on remonter le niveau d’excitation ? Ma crainte la plus grande, c’est le procès en diversion. Je ne veux pas qu’on dise que la gauche lance des débats de société pour faire diversion, comme cela a été le cas à la fin du débat sur le mariage pour tous. Les vociférations de la Manif pour tous ont tout paralysé. Je ne veux pas être impuissante dans tout ce que j’ai à faire par l’enlisement d’un débat sur la PMA. Or, vous prononcez «PMA», et déjà les réseaux sociaux s’enflamment. Ces sujets doivent être traités par une société apaisée. Je travaille à l’apaiser.« 

Image de Une : Capture d’écran de l’interview de la ministre, 12 février 2016.