L’homophobe Eugénie Bastié n’aime pas la non-mixité dans les réunions féministes et anti-racistes et l’a fait savoir partout où elle le pouvait au prix de petits arrangements avec la vérité et les règles de base du journalisme. Ce vendredi soir, chez Taddéi, elle allait avoir droit à son camp colonial à elle : un plateau télévisée seulement composée de femmes blanches, sans association LGBT – bref, la crème de son « universalisme » à elle. Et puis, bam ! France 2 invite une femme non-blanche…

Bastié reste fidèle à la stratégie qu’elle a mise en place depuis 2013 et qui consiste à renverser les positions des oppresseurs et des opprimé-es qu’elle cible (LGBT, militantes féministes, anti-racistes, etc.) – on retrouvera des exemples de cette stratégie ici ou ici. Elle a entrepris depuis quelques jours, via des posts sur les réseaux sociaux et un article sur Le Figaro, de discréditer les réunions féministes ou anti-racistes non mixtes.

Indigence et incompétence

On la sent pourtant bien à la peine dans son combat pour légitimer son entre-soi. L’indigence de son article dans le Figaro le montre. Elle se contente de synthétiser des textes, interviews déjà existantes, sans aller chercher par elle-même témoignages et réactions.

Elle n’est pas la seule à pratiquer ce journalisme de recyclage, mais il faut dire qu’elle le fait mal, cumulant les erreurs et les approximations. A propos des réunions féministes non-mixtes de Nuit Debout à République, elle écrit ainsi : « Sont exclus de certains débats les hommes cisgenres (hétérosexuels) ». Ben, non : cisgenre et hétéro ne sont pas équivalents, je suis un mec cis, pédé et ne suis pas accepté dans les moments non-mixtes des réunions féministes de Nuit Debout, et c’est très bien comme ça. Qu’une militante homophobe amalgame les deux termes : rien d’étonnant. Mais dans ce papier, Bastié est censée être journaliste, donc apporter information et rigueur à son lectorat. C’est quand même un gros vautrage.

On peut faire le même constat sur son singulier manque de travail dans la description qu’elle fait des rencontres organisées à Paris 8 sous le titre « Paroles non blanches ». Voici ce qu’elle en écrit dans Le Figaro : « Ainsi, à l’Université Paris 8 mi-avril, en marge des manifestations contre la loi travail, un groupe de réflexion «organisé en non mixité», proposait de donner la parole sur le sujet exclusivement à des personnes «non-blanches». Or, l’affiche de l’événement, que reproduit l’article en regard des lignes de Bastié, est très claire : « Nous nous sommes constituées en groupe de réflexion organisé en non-mixité et nous proposons une semaine de conférences et débats ouverts à tous ». Sur la semaine de débat, le seul atelier non-mixte (1 événement sur 10 annoncés) avait pour sujet… « Quelle place pour les allié.es ? ».

Bastié aime bien donner des leçons de professionnalisme à ses collègues. Voici ce qu’elle tweete par exemple aujourd’hui à propos d’une critique de son livre qu’elle n’a pas aimée :

Peut-être que Bastié devrait passer un peu moins de temps à tweeter à ses collègues comment faire leur travail, et un peu plus à lire les sources sur lesquelles elle est censée travailler, en l’occurrence, ici, un simple programme de rencontres, facilement accessible. Car soit elle ne l’a pas lu, ce qui en dit long sur ses compétences professionnelles, soit elle l’a lu, ce qui en dit long sur son éthique.

Action Française ou Grand Remplacement ?

A propos de décontextualisation, on appréciera la présentation par Bastié du compte twitter du camp d’été décolonial qu’elle critique. Voici ce qu’elle en écrit :

« Une forme de surenchère mimétique qu’assument d’ailleurs les militants.«Vous savez, plus l’Etat et nos adversaires se radicalisent, plus on se radicalise.», confiait ainsi Sihama Assbague dans Libération. D’ailleurs, sur leur compte twitter, les organisateurs du camp d’été décolonial utilise le hashtag #TeamGrandRemplacement, en référence à la théorie des identitaires du «Grand remplacement», revendiquée et assumée. »

Pour ma part, j’aimerais beaucoup que des Sihame Assbague, qui, avec quelques autres militantes anti-racistes, ont dû, bénévolement, rectifier tout un dossier de Libération sur l’anti-racisme, grand-remplacent des racistes, homophobes, sexistes telles que Bastié.

J’aimerais que les trois journalistes du Bondy Blog qui ont interviewé Laurence Rossignol grand-remplacent des Yves Thréard, des Luc Le Vaillant ou Laurent Ruquier.

Ce n’est pas moi qui vais dire à la place des organisatrices du camp décolonial comment on doit lire #TeamGrandRemplacement.

Je vais par contre dire à Eugénie Bastié que quand j’écris que je suis « pédé », je prends en compte l’insulte qui m’est faite depuis des décennies, je l’assume, je la revendique, et je la retourne pour montrer à la société entière la violence qu’elle me fait. Ce qui n’autorise pas une homophobe comme Bastié à se prévaloir de mes luttes pour utiliser ce terme, ni de laisser croire que je revendiquerai ou assumerai la violence que les homophobes, dont elle est la porte-parole enthousiaste, me font.

Eugénie Bastié, elle, assume et revendique l’héritage de l’Action Française, une « certaine Action française » du moins. C’est ce qu’elle écrit dans sa revue, Limites. Il faudra qu’elle nous « recontextualise » ce qu’elle retient de l’Action française. Sa participation avec le régime de Vichy ? Ses incessants appels à contribution pour lutter contre ‘l’or juif’ ? Son combat contre Dreyfus, qui créa ce mouvement antisémite ?

Un camp décolonial

Le point de départ de l’article si médiocre de Bastié, c’est l’annonce par des militantes antiracises d’un « camp d’été décolonial ». Voici comment les premières concernées le décrivent :

« À l’approche de la campagne présidentielle, il semblait important que nous, les concerné·e·s par le racisme d’État, soyons préparés à être les sujets principaux des discours politiques.

Pour cela, nous vous proposons de nous réunir afin de se former, de partager et de nous renforcer pour les luttes et mobilisations à venir. C’est indispensable !

Ce camp d’été n’est pas réservé aux militant.e.s. Au contraire, il a pour objectif de confronter les plus jeunes aux questions qui les touchent et de faire se rencontrer et travailler ensemble des groupes qui n’en ont pas l’habitude. Le camp s’inscrit dans la tradition des luttes d’émancipations décoloniales anti-capitalistes et d’éducation populaire. »

Bizarrement, Eugénie Bastié ne cite pas ce texte. L’a-t-elle lu ? L’a-t-elle cherché, elle, qui, en tant que journaliste, est censée travailler sur des sources ? Si oui, pourquoi ne le commente-t-elle pas ?

Un camp colonial

Ce soir Bastié est invitée sur le plateau de l’émission de Taddéi pour y vendre son livre contre le féminisme. La liste des invitées du plateau était donnée hier soir : des femmes blanches. On n’a pas entendu Bastié hurler à la non-mixité. Au contraire, elle relayait le tweet de l’émission sans aucune remarque. Depuis, face à la mobilisation des anti-racistes, l’émission « Ce Soir Ou Jamais » a annoncé que Hourya Bentouhami était invitée, qu’elle avait confirmé tard sa participation. On va essayer d’y croire.

Quoi qu’il en soit, Bastié n’a pas hurlé au « communautarisme », à la « dérive identitaire » quand elle a pu constater que toutes les femmes invitées avaient la même couleur de peau qu’elle. Quand on est blanche, c’est normal de passer à 7 à la télé en France, hein ? C’est ce qu’elle écrit dans cet échange sur Twitter, où on aimerait bien qu’elle explique ce que veut dire pour elle « non représentatif » :

Capture du 2016-04-22 16:23:56

Pour le dire autrement : Bastié condamne « l’ostracisme » dont se rendraient coupables des femmes qui construisent avec des moyens précaires, sans relai médiatique, sans soutien politique, hors de ceux qu’elles ont construit par des rapports de force épuisants, des initiatives d’où elles excluent volontairement, consciemment, certaines personnes pour des motifs qu’elles décrivent clairement, et qui tiennent à des systèmes de domination ; mais quand Bastié se rend à un pince-fesses télévisuel, qui exclut sans en avoir conscience, sans s’en rendre compte, avec un sentiment d’évidence si national, si républicain, toutes les femmes non-blanches (mais aussi les militantes LBTQI), elle ne trouve rien à redire.