J’étudie ici un article écrit par Tefy Andriamanana qui critique l’antiracisme politique en partant de l’initiative du camp décolonial. Si j’analyse ce texte, c’est qu’il illustre parfaitement les limites et contradictions de l’universalisme républicain et d’un antiracisme moral qu’il prétend ériger en modèle.

La non-mixité est devenue scandale national quand la ministre de l’Éducation nationale, cautionnant les analyses de Bernard Debré qui l’interrogeait à ce sujet à l’Assemblée nationale, a condamné deux initiatives, dont le camp d’été décolonial. La polémique a enflé, les accusations se sont multipliées, et avec elles les inepties, aveux d’incompétence, contradictions et insultes à l’égard des organisatrices dont les explications (voir leur tribune à ce lien) sont très rarement prises en compte.

Abel Mestre et l’ignorance revendiquée

En matière de propos ineptes, contradictoires et insultants, les exemples ne manquent pas. Je ne citerai que le journaliste du Monde, Abel Mestre qui estime scandaleux que des couples non-mixtes ne soient pas admis dans ce camp. Comme l’a montré le blog de Joao1, Abel Mestre suppose ainsi que la non-mixité passe forcément par un membre du couple blanc. En effet, des couples arabe-noir, asiatique-rrom sont admis. Sous prétexte de critique universaliste, le journaliste révèle son impensé raciste, qui fait du blanc l’alpha et l’oméga de tout.

Mestre s’enfonce ensuite : il affiche son mépris de classe en demandant à une des organisatrices du camp décolonial si elle a un « taff en dehors de Twitter ». Il utilise le lourd sarcasme en demandant si les rencontres sont ouvertes aux Breton-nes et aux Basques, qui sont aussi des peuples qui ont connu la persécution (révélant une fois de plus son impensé raciste, puisque selon cette logique, des Breton-nes ou des Basques ne peuvent être que blanc-hes). Il affiche son incompétence sur le sujet du racisme, en prétendant ignorer le concept de race sociale, évacuant ainsi des décennies de recherches universitaires et de combat militant. Et quand on le recadre, il se pose en victime, assimilant ses contradicteur-rices, à commencer par les organisatrices du camp d’été, à des identitaires et des « fafs ».

Mestre devrait pourtant faire attention à ce genre de comparaisons. Car les « fafs » et les « identitaires », comme lui, aiment bien penser que les Breton-nes et les Basques sont tous blanc-hes ; ils et elles aiment bien traiter de parasites-qui-ne-bossent-pas les militant-es progressistes ; ils et elles aiment bien mépriser les sciences sociales et l’histoire. Il n’est donc pas sûr que Mestre ait beaucoup à gagner au petit jeu des points commun avec l’extrême-droite. Quant à venir se vanter de ne pas connaître les concepts-clé des sujets sur lesquels on s’exprime – Mestre participe à un blog sur le site du Monde consacré à l’extrême-droite et a co-écrit un livre sur le FN – ce n’est que le signe très banal de l’impunité dans laquelle des personnes publiques qui ont un peu de pouvoir et de reconnaissance institutionnelle pensent pouvoir enchaîner les inepties sans être contredites.

Andries Cornelis Lens - Hercules Protects Painting from Ignorance and Envy

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Anti-racistes : les faux et les vrais

Un des points communs à toutes les critiques que j’ai pu lire, c’est la désignation des organisatrices du camp décolonial, et plus généralement les militantEs de l’anti-racisme politique, comme usurpant les luttes anti-racistes. C’est ce que fait Tefy Andriamanana dès le titre de son texte : « Le camp d’été décolonial ou les pseudo-antiracistes ». Cette accusation implique que les personnes qui la portent sont elles-mêmes des antiracistes authentiques. Elle suppose la comparaison des discours anti-racistes et des critères pour distinguer le vrai du faux, l’efficace de l’inutile ou du contre-productif. Elle implique aussi de définir ce qu’on appelle racisme, tant les conflits qui traversent les luttes dépendent de ce qu’on désigne par ce mot.

Alors que la plupart des contempteur-rices de l’antiracisme politique se contentent de l’invective « pseudo-militant-es », Andriamanana, lui, va essayer de justifier son accusation en comparant les anti-racismes et les combats qu’ils impliquent. Il consacre même un minimum d’attention aux discours des organisatrices, « minimum » étant exagéré, comme on le verra assez vite. Il affirme par ailleurs ne pas s’en tenir à la seule polémique du camp non mixte, mais bien critiquer les présupposés et l’idéologie des militantes2. Il appelle enfin en introduction de son texte à lire les textes des personnes qu’il attaque en ces termes : « Ce n’est pas un procès, la défense parle en premier ». Soit. Mais si ce n’est pas un procès, pourquoi parler de défense ?

Quel universalisme ?

Andriamanana l’affirme : « je suis Français, fier de l’être et […] je crois en la République unie et indivisible. » Il se revendique de l’universalisme républicain, qui s’opposerait aux affirmations identitaires et à l’idée de race, même de race sociale : « Le fait qu’il n’y ait qu’une seule race, c’est bel et bien la question. C’est bien de la défense de l’universalisme dont on parle. » Cela implique de « déconstruire » l’idée de race, et non « l’instrumentaliser », ce que feraient les organisatrices du camp décolonial.

Cela implique aussi de valoriser l’appartenance nationale : « Ce qui définit mon identité, ce n’est pas ma couleur de peau, ce sont mes idées, mes propres aspirations. Mes racines, c’est la France que j’aime, celle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et du fromage qui pue. Je suis lié à la France, le pays où je suis né et où j’ai grandi, où j’ai mes amis. C’est mon présent et sans doute mon futur. Pouvoir se dire Français quand on est non-Blanc, c’est une victoire contre le racisme, une victoire que les Décoloniaux veulent nous retirer. »

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L’universalisme, au fond, c’est simple.

Tout en condamnant les assignations identitaires auxquelles se livreraient les « pseudo anti-racistes », Andriamanana valorise une assignation identitaire : l’appartenance à la France, à son mythe républicain (le triptyque libérté-égalité-fraternité) et sa gastronomie.

Or, faire de l’appartenance nationale le principal vecteur de l’anti-racisme et de l’universalisme, c’est déjà exclure certaines victimes du racisme en France : les étrangErEs non-blancHEs vivant sur le territoire national, par exemple. Au sujet de ces victimes du racisme, Andriamanana n’écrira rien. Lacune gênante pour qui se dit « universaliste », mais qui se comprendra assez aisément quand on analysera comment il traite du racisme d’État. En attendant, on comprend que le sentiment d’appartenance nationale, quand on est non-Blanc, est menacé par les « Décoloniaux », donc par certain-es anti-racistes. L’anti-raciste authentique cite l’exemple d’un tweet d’une des organisatrices à propos de Benzema, pour montrer qu’elle le considère comme non-Blanc avant d’être Français : une assignation menacerait l’autre (comme si elles étaient incompatibles ?).

Autre accroc à l’universalité : la comparaison qu’il tisse à la fin de son texte entre la lutte anti-raciste et la réaction qu’on peut avoir après une rupture amoureuse, métaphore que l’auteur lui-même décrit comme « à deux balles » ou « caricaturale », mais qu’il va pourtant filer sur trois longs paragraphes3.

Après une rupture amoureuse, on pourrait faire deux choix. Le premier, « se lamenter et penser que toutes les femmes sont des p*** », passer son temps « en réunions non-mixtes avec tes potes » pour déblatérer « en toute liberté contre la gent féminine », trouvera vite ses limites, car tes potes avancent dans leur vie, te laissant sur le carreau, et si tu restes concentré sur ton ressentiment, tu feras fuir les nouvelles copines que tu pourrais avoir. Ce volet-là de la comparaison décrit le pseudo-antiracisme tel que le critique Andriamanana : gueuler contre les femmes, ce serait gueuler contre l’Etat et les institutions, faire fuir les autres filles, c’est se rendre responsables des prochaines agressions racistes par son comportement hostile, faire fuir ses potes quand on reste en réunions non mixtes ce serait… ?

Par contre, si tu avances, si tu ne te laisses pas abattre et séduire par les discours de ressentiment, tu vas évoluer, devenir meilleur, prendre des cours de peinture ou de cuisine, et tu iras dans « plein de soirées mixtes et rencontrer des filles ». Peut-être qu’une fille canon deviendra ton amie, pardon que tu vas « choper » une fille canon et tu rendras jaloux, pardon, « admiratifs » tes potes, car rendre nos potes admiratifs est le projet universel que nous avons tous.

Voici pour l’antiracisme authentique que défend l’universaliste Andriamanana : il s’agit de faire des efforts pour dépasser la rupture, métaphore du racisme, redoubler d’efforts, et encore redoubler d’efforts, jusqu’à trouver, pardon « choper » la fille (donc dépasser le racisme/la rupture amoureuse : la comparaison est assez obscure) et rendre les potes admiratifs – et non renforcer les liens avec eux.

La première conséquence de cette comparaison, c’est de limiter encore un peu plus l’universalisme de l’antiraciste authentique. Il est en effet maintenant clair que l’auteur est un homme hétéro qui s’adresse aux hommes hétéros et qui assigne aux femmes, métaphore de l’agression raciste, une place en leur laissant un choix restreint : cause systématique de rupture qui met son équilibre émotionnel en danger, trophée à collectionner, pardon à « choper » pour rendre les potes admiratifs.

Un projet de vie universaliste

Un projet de vie universaliste

On peut donc maintenant décrire l’universalisme tel que le défend l’antiraciste authentique : reposant sur l’affirmation de son identité nationale, excluant les étrangErEs, posant l’hétérosexualité comme une évidence, assignant aux femmes des rôles sociaux de menace ou de faire-valoir à « choper » et se donnant comme but dans la vie d’en mettre plein la vue aux potes.

Tout comme Mestre, Andriamanana ne manque pas une occasion d’assimiler les organisatrices du camp décolonial à des fascistes identitaires. Qu’il me permette ici de lui faire remarquer que la conception de l’universalisme qu’il défend dans son texte ferait de lui un bon porte-parole de la Manif pour tous, des Républicains, de Guettaz ou de Manuel Valls.

Le racisme, un problème entre individus, l’antiracisme, un effort personnel

La deuxième conséquence de cette métaphore, « à deux balles », « caricaturale », selon les propres mots de son auteur, c’est de décrire le racisme comme un phénomène purement inter-individuel.

Une rupture amoureuse, c’est un problème entre deux personnes, où la femme, à en croire l’intéressé, exercerait une violence, une injustice, sur l’homme. Le risque est que l’homme s’enferme dans son ressentiment et il doit lutter contre cette tendance. Le racisme serait une violence d’un individu sur un autre, le risque est que la victime s’enferme dans son ressentiment (c’est ce que feraient les « pseudo-antiracistes » du camp décolonial). La lutte contre le racisme a donc pour tâche de permettre à la personne de dépasser ce ressentiment : « Il faut apporter un message positif malgré tout. Ignorer les critiques. Oui, les discriminations, le racisme existent mais on peut pas rester focalisé là dessus. Il n’y rien de plus jouissif que de monter à ses adversaires qu’on en a cure de leurs préjugés, qu’on a pas peur de leur pouvoir, qu’on continue à avancer. On doit montrer, montrer qu’on est pas des rageux, des frustrés. »

Pour l’antiraciste authentique, la racisme est donc un problème entre individus et la résistance repose sur une morale individuelle qui incite la personne victime à des efforts personnels pour ignorer ostensiblement la violence raciste. C’est-à-dire faire comme si elle n’existait pas en s’appuyant sur sa conviction universaliste républicaine.

La domination coloniale et le racisme d’État n’existeraient pas ?

Nous venons de voir ce qu’étaient pour l’antiraciste authentique le racisme et le combat qu’il faudrait lui opposer. Voyons maintenant comment il définit le combat des « pseudo-antiracistes ».

Sa description politique reprend les termes mêmes qu’utilisent les militantes qu’il critique : il s’agit d’une lutte décoloniale, qui combat le racisme d’État, c’est-à-dire selon la définition qu’il en donne : « la domination structurelle des Blancs sur les Noirs depuis des lustres. » Ou encore : « Une question de pouvoir, pouvoir qui a toujours appartenu aux Blancs. »

Or, selon Andriamanana, cette définition ne tient pas la route, aucun de ses éléments n’est valable. Sur la question du terme décolonial, par exemple il pourrait « noircir des pages » : « Comme s’il y avait un lien même indirect ou symbolique entre un peuple étranger exploité à des milliers de kilomètres de Paris au XIXème siècle et un jeune Français noir qui n’arrive pas à trouver de travail en 2016 dans le 14ème arrondissement de Paris. »

 

Un peu plus loin, il expliquera que le problème de cette vision est qu’elle voit « l’Histoire (la majuscule est de lui) comme un tout » : les Blanc-hes domineront tout le temps, et chaque événement peut se lire comme une preuve de cette hégémonie, tout cela témoigne d’une vision faussée de l’Histoire, « faite d’avancées, de soubresauts, de reculs, de pertes et de conquêtes. Il est difficile de lui donner un même sens, dans toutes les acceptations du terme. »

La question coloniale est donc de l’ordre de l’histoire, celle du XIXème siècle (car tout le monde sait que la colonisation s’est arrêtée en 1901), et non du présent, et il n’y a pas de continuité entre ce passé et le racisme d’aujourd’hui, même pas un lien « indirect ou symbolique ». Celle et ceux qui mettent en avant une continuité entretiendraient une vision faussée de l’histoire. Pour Andriamanana, la Françafrique n’existe pas, les guerres menées aujourd’hui par la France ne sont pas coloniales, les accords bilatéraux sur l’immigration choisie ne sont pas une nouvelle forme de pillage des ressources humaines, la présence de Bolloré, pour ne prendre que lui, dans de nombreux pays africains n’est que la résultante des fluctuations douces du libre marché. On regrette qu’il n’ait pas voulu « noircir des pages » sur le sujet, car cela l’aurait obligé à le travailler un peu, au lieu de s’asseoir sur des décennies de recherches historiques, anthrophologiques, sociologiques, économiques. Et sur quelques chansons.

De même le racisme d’Etat n’existerait pas. Dès le troisième paragraphe, la question est invalidée par une description au conditionnel : « On peut même imaginer un complot des Blancs à l’échelle mondiale pour exclure les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, les Métis de toute instance de pouvoir. Cela perpétuerait la domination des Blancs pour des siècles et des siècles ». Le « pseudo-antiracisme » est ainsi définie dès le départ comme une immense théorie du complot. Or rien n’est plus éloigné de la conception défendue du racisme d’Etat, qui ne prend pas la forme d’un complot, mais bien d’uen tendance systémique.

Un peu plus loin, un autre argument est opposé à cette notion : « notons au sujet du terme “racisme d’Etat” que la gare de Drancy mène désormais à l’aéroport de Roissy. Certes, le lieu n’est pas très accueillant mais il semble respecter la Convention de Genève. » La phrase est suivie d’une animation montrant un petit bonhomme en train de se marrer d’une bonne blague.

A Drancy se trouvait un camp d’internement où le régime de Vichy entassait les juif-ves, tsigannes, et autres communautés déportées ensuite vers les camps de concentration ou d’extermination nazis. 9 personnes juives de France déportées sur 10 sont passées par ce camp. La gare de Drancy menait les victimes du racisme et de l’antisémitisme à la mort ; ce n’est plus la cas aujourd’hui. Dès lors, il serait impossible de parler de racisme d’État pour analyser la situation contemporaine.

Le racisme d’État ne se définirait que par une politique nationale, volontariste et consciente, qui vise à la déportation et/ou l’extermination d’une catégorie définie de la population comme elle le fut sous Vichy.

Si, le racisme d’État et la domination coloniale existent

Il s’agit bien sûr d’une définition incomplète et paresseuse du racisme d’État. Il est facile d’invalider le concept de racisme d’État quand on ignore des faits précis qui le documentent, ignorer pouvant vouloir dire « ne pas savoir », mais aussi « faire comme si cela n’existait pas ». Dans quel sens Andriamanana ignore-t-il ces faits précis ? Lui seul peut répondre, mais quand on affirme haut et fort donner des leçons d’antiracisme authentique, il est des lacunes troublantes.

Ainsi, pour commencer par ce qui semble être déterminant dans sa définition du racisme d’État : l’expulsion de personnes vers des camps et la mort. Andriamanana sait-il que dans l’aéroport de Roissy, qui, selon lui, semble respecter la Convention de Genève, l’État français renvoie des demandeur-ses d’asile débouté-es dans des pays où ils et elles seront emprisonné-es, et peut-être tué-es ? Sait-il qu’au mépris de la loi, ce même État français, depuis ce même aéroport, expulse des personnes gravement malades dans des pays où elles ne pourront se soigner, les condamnant à une aggravation de leur état de santé, et pour certaines, à la mort ? Bien sûr, l’objectif affiché n’est pas la mort, bien sûr le nombre de personnes n’est pas le même que sous Vichy. Mais Andriamanana pense-t-il vraiment qu’ignorer ces phénomènes tant qu’ils n’ont pas pris la même ampleur qu’au début des années 40 fasse vraiment de lui un antiraciste ? Et pense-t-il qu’un Gif d’un mec en train de se poiler de sa blague sur Drancy va compenser son ignorance ?

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Éloignons-nous des aéroports et prenons le bateau : quelle interprétation tire l’antiraciste authentique des centaines, des milliers de morts par noyade en Méditerranée ? Une tragique fatalité sans cause politique ? Qu’ont-elles fui, ces personnes, si ce n’est des conflits allumés par des puissances coloniales comme la France ? Pourquoi fuient-elles sans soutien de la France et des autres pays européens, pourquoi doivent-elles braver la fermeture des frontières et des politiques de plus en plus répressives, qui nient les conventions internationales ? Pourquoi décident-elles de prendre le risque d’une traversée en mer précaire, si ce n’est en raison des politiques d’État anti-immigréEs ? Si l’antiraciste authentique n’a pas le temps de lire les témoignages, les analyses, nombreuses, sur la question, qu’il accorde un peu d’attention à ses propos de Fatou Diome :

Et Calais, et ses êtres humains entassés comme du bétail sans rien. C’est le fleuron de l’universalisme républicain ?

Mais on a vu que l’universalisme d’Andriamanana excluait les non-Français-es : « je forme un “nous” avec tous les Français pas seulement avec ceux qui partagent ma couleur de peau. ». Or, un véritable universalisme devrait créer un « nous » au-delà des frontières nationales, notamment avec les personnes qui souffrent. Lui qui reproche aux militantes du camp décolonial d’être des néo-identitaires, se rend-il compte que sa conception du « nous » est la même que celle du Front national ?

En détaillant ces faits précis, j’entends répondre à la référence à Drancy en prenant les exemples les plus extrêmes. Mais la notion de racisme d’État ne se limite pas à la déportation et à la mort. Au contraire, ne prendre que ces urgences comme critère de son existence, comme le fait l’antiraciste authentique, c’est se voiler la face sur le système que forme le racisme d’Etat. Celui-ci se joue par exemple dans le délit de faciès, encouragé par l’État, que ce soit par le ministre des transports l’été dernier, ou encore par les recours judiciaires de l’État contre des procès gagnés par des victimes de contrôles indus. Il se joue dans la question des violences policières, rendues publiques dans les mouvements sociaux quand elles frappent les militant-es, mais qui est le quotidien des personnes non militantes et racisées des quartiers populaires. Il se joue dans les études, depuis l’école primaire, l’orientation, les parcours professionnels. Il se joue dans les débats autour de la déchéance de nationalité, mesure du FN défendue par un gouvernement socialiste. Il se joue dans les discours publics et dans l’impunité de celles et ceux qui les tiennent : quand une ministre peut comparer des femmes voilées à des « nègres » esclaves favorables à l’esclavage ; quand un chef du gouvernement hiérarchise les civilisations comme l’a fait Valls ; quand un président de la République explique que « l’homme africain n’est pas rentré dans l’histoire ». Il se joue dans les inégalités dans l’accès aux soins (inégalités qui vont être renforcées par la réforme socialiste de la couverture maladie universelle, voir à ce lien), à un logement, à un emploi. Et, bien sûr, dans les Départements français d’Amérique et la situation générale de leurs habitant-es par rapport à ceux de la métropole.

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Andriamanana ignore donc beaucoup de choses. Il nous affirme pouvoir « noircir des pages » à propos du terme « Décolonial », mais ne le fait pas. Il nie tout lien « même indirect ou symbolique entre un peuple étranger exploité à des milliers de kilomètres de Paris au XIXème siècle et un jeune Français noir qui n’arrive pas à trouver de travail en 2016 dans le 14ème arrondissement de Paris. », mais on voit bien les faits qu’il ignore et qui pourraient lui permettre d’établir ce lien « même indirect et symbolique ».

Sophismes

On l’a compris : l’argumentation contre l’antiracisme politique est une accumulation d’inexactitudes, de lacunes, d’incompétence et de sophismes. Citons-en simplement trois.

Au sujet des initiatives non mixtes, l’antiraciste politique écrit : « c’est faire du racisme tout court. Ce n’est pas d’exclure les Blancs mais de perpétuer l’exclusion des Noirs et des Maghrébins, en les écartant de la communauté nationale. ». Il se garde bien pourtant de rappeler ce qu’écrivent les militantes concernées : « Ce n’est pas un projet de vie, ce sont des universités d’été de trois jours réservées aux personnes directement concernées par le sujet (…) nulle part nous n’écrivons que le camp d’été est interdit « aux blancs de peau ». Pour la simple et bonne raison que ça ne veut pas dire grand chose. » Comment Andriamanana peut-il se permettre de généraliser une initiative ponctuelle, de trois jours, en faisant comme si c’était un projet général alors que les personnes qu’il attaque disent précisément le contraire ? Et comment ne peut-il pas reprendre cette précision sur le terme « Blanc » ?

Selon lui, le concept de race n’est pas une « réalité sociale », comme le diraient les « pseudo-militantes », mais un « construit social ». Il n’existe pas comme existerait… une table : « La “race blanche” n’est pas aussi universellement reconnue que les dimensions de ta table. » (Andriamanana serait-il capable de donner les dimensions de ma table ?). C’est une « analyse » que devrait méditer le ministère de la recherche et les universités, car elles leur permettraient de faire de grosses économies en supprimant tous les départements de sciences sociales, car ne travaillant pas sur des « réalités », mais des « construits ».

Dernier exemple de sophisme, une citation de Fania Noël, du collectif Mwasi : « De plus, nos expériences de Femmes Noires nous confrontent quotidiennement à des discriminations liées à notre couleur de peau. Si le discours républicain et universaliste tente d’invisibiliser la race, nos vécus nous rappellent qu’elle existe politiquement et socialement.” »

Pour l’anti-raciste authentique, cette phrase devrait susciter un intérêt important puisque la militante décrit l’échec de l’universalisme républicain que lui-même porte, échec prouvé par les expériences de Femmes Noires confrontées quotidiennement à des discriminations liées à leur couleur de peau. Rappelons que l’universalisme implique un effort personnel pour ignorer le racisme, effort soutenu par le discours républicain (et celui d’Andriamanana) qui tente d’invisibiliser la race. Cet universalisme marcherait donc pour lui, mais pas pour d’autres, signe que cet universalisme n’est pas si universel que cela. Voilà un paradoxe qui mériterait une analyse.

Que fait l’anti-raciste authentique ? Il ironise : « on peut remercier les militantes d’avoir critiqué d’elles-même le “discours républicain et universaliste”, ça m’évitera de démontrer en quoi elles refusent l’universalisme justement. » Ainsi, donc, si, malgré les beautés de l’universalisme républicain, des personnes témoignent n’en pas ressentir les bienfaits, seules doivent en être tenues pour responsables ces personnes : aucun besoin d’une remise en cause de cet « universalisme ». la République et l’égalité, il faut les mériter, et celles qui sont trop critiques ne devraient pas se plaindre.

Concluons. D’un côté, l’anti-raciste authentique échoue, faute de connaissances, de travail sérieux, à présenter honnêtement l’antiracisme politique. Aucune des critiques qu’il porte ne saurait donc être légitimes. De l’autre, il se décrit comme tenant d’un universalisme particulier, qui se définit avant tout par des exclusions : des étrangers, des homos, des femmes, des victimes du racisme d’Etat, des réfugié-es et demandeur-ses d’asile, des employé-es de Bolloré au Cameroun, etc. Là réside en fait le seul intérêt de ce texte : nous rappeler la réalité de cet « universalisme républicain », un nationalisme machiste, un rouleau compresseur idéologique destiné à reproduire les rapports de force et les hégémonies.

1

2 « Je dirais même que j’aurais pu écrire le même texte (ou presque) si le Camp d’été avait été mixte mais avec la même ligne idéologique. Mais la non-mixité a au moins le mérite d’exposer clairement leur vision des choses. »

3 « Réagir au racisme, c’est un peu comme réagir après une rupture (oui, j’aime vraiment les métaphores à 2 balles). Tu peux te lamenter et penser que toutes les femmes sont des p*** et qu’elles t’ont toutes lâché comme une vieille chaussette. Tu peux décider d’organiser des réunions non-mixtes avec tes potes, parce qu’il faut rester solidaire et que vous pourrez déblatérer en toute liberté contre la gent féminine.

Mais au bout d’un moment, tes potes avancent, ils se sont trouvés de (chouettes) copines, ils s’éloignent un peu. Tu te dis “bon débarras”, tu te dis que s’ils ont envie de se faire avoir, c’est leur problème. Tu te trouveras d’autres potes pour d’autres réunions non-mixtes, des potes qui partiront eux aussi. Et si, par miracle, tu te trouves une fille, tu la feras fuir en lui parlant sans cesse de ton ex. Une ex qui sera, au final, bien contente d’avoir largué un connard pareil.

L’autre solution, c’est d’avancer. Ne pas se laisser abattre. Refuser les discours type “toutes des sal****”. Peut-être que tu as fait des erreurs toi aussi. Alors, tu vas changer de look, faire du sport, t’inscrire à des cours de peinture ou de cuisine. Bref, n’importe quelle activité qui va te permettre d’évoluer, d’être meilleur. Peut-être que tu vas devenir un mec génial, beau, drôle et intelligent. Tu vas aller dans plein de soirées mixtes et rencontrer des filles. Tu vas même choper le sosie de Zooey Deschanel ou de Taylor Swift. Tes potes vont t’admirer parce que tu seras un modèle de réussite. Ton ex sera dégoûtée parce qu’elle a largué un mec super cool.