Nous avions laissé Eugénie Bastié en colère contre le camp d’été décolonial et la non-mixité. Nous la retrouvons en plein camp non-mixte, celui de l’Action Française. Elle profite de l’occasion pour réécrire l’histoire de ce mouvement violemment antisémite, en rendant anecdotique ce caractère pourtant constitutif du mouvement d’extrême-droite. Avec l’aval du Figaro.

A l’occasion de la traditionnelle récupération politique de Jeanne d’Arc par l’extrême-droite le 8 mai, l’Action Française tenait un colloque à Paris intitulé «Je suis royaliste, pourquoi pas vous ?». Qu’Eugénie Bastié s’y rende et le live-tweete1 n’a rien de scandaleux : elle fait profession de journalisme, il s’agit d’un événement à chroniquer.

L’Action française revendique dans un tweet 500 personnes présentes et publie une photo : que des Blanc-hes. Aucune réaction d’indignation d’Eugénie Bastié. Pourtant, la non-mixité la hérisse au point qu’elle en vienne à recourir à des contre-vérités pour décrire de façon négative les initiatives de militant-es anti-racistes. Qu’est-ce qui peut expliquer une telle incohérence si ce n’est que pour elle, la non-mixité n’est plus un problème quand elle concerne des Blanc-hes ? La carrière de Bastié est marquée de ces indignations sélectives très significatives sur le fond de sa pensée.

L’antisémitisme relativisé

Elle diffuse sur le Figaro un « focus » consacré à l’Action française. L’antisémitisme du mouvement, s’il y est rapidement décrit, est sans cesse amoindri. Elle explique par exemple que l’Action française nait « dans le contexte de l’Affaire Dreyfus, qui déchire les Français entre partisans du capitaine juif injustement condamné et défenseurs de l’honneur de l’armée française. » Les anti-dreyfusards, parmi lesquels les militant-es de l’Action française étaient les plus virulents, seraient donc de simples patriotes attentif-ves à l’honneur de l’armée.

En réalité, l’antisémitisme est le moteur principal des anti-dreyfusards, et par conséquent de l’Action française. Ce mouvement soutiendra par exemple l’attentat de Grégori contre Dreyfus en 1908, lors du transfert des cendres de Zola au Pantheon. Cette même année, l’Action française contribuera à provoquer des émeutes antisémites, avivant la haine contre les juif-ves par des affiches sur lesquelles on peut lire : « La République est le gouvernement des Juifs, des Juifs traîtres comme Ullmo et comme Dreyfus, des Juifs voleurs comme le baron Jacques de Reinach, des Juifs corrupteurs du peuple et persécuteurs de la religion catholique, comme l’inventeur juif de la loi du divorce et le juif inventeur de la loi de Séparation ».

Bien sûr, le racisme le plus crasse est lui aussi martelé : «La République est le gouvernement de ces étrangers plus ou moins naturalisés ou métèques, qui ces jours-ci souilleront du cadavre de leur Zola le Panthéon désaffecté; ils accaparent le sol de la France, ils disputent aux travailleurs de sang français leur juste salaire, ils font voter des lois qui ruinent l’industrie, contraignent les capitaux à l’émigration et mettent nos ressources au service d’Édouard VII et de Guillaume II. »

L’antisémitisme et le racisme sont donc constitutifs de l’Action française et du discours de son leader jusqu’à 1945, Charles Mauras, qui forge le concept d’antisémitisme d’État. Eugénie Bastié aimerait nous faire croire que la haine des juif-ves s’expliquerait par le « contexte » de l’Affaire Dreyfus, alors que c’est l’Action française qui a contribué à l’antisémitisme de l’époque. Une belle inversion des responsabilités, dont la militante LGBT-phobe a l’habitude.

En voici un autre exemple : « Lors de la crise du 6 février 1934, de laquelle Charles Maurras reste en retrait, une vingtaine de militants de l’AF sont tués dans la répression sanglante d’une manifestation antiparlementaire. » C’est beau comme du Christine Boutin qui simule un évanouissement dans les Manifs pour tous, ou comme le discours officiel de l’Action française de l’époque. Bastié, journaliste contre les faits, verse donc dans la martyrologie de militants d’extrême-droite qui avançaient armés vers l’Assemblée nationale pour y organiser un coup d’état, brûlaient autobuse, blessaient ou tuaient badauds et passants.

Maurras est très critique contre Hitler et l’Allemagne nazie, mais il soutient les accords de Munich. A cette occasion, il parodie l’Internationale en ces termes : « S’ils s’obstinent, ces cannibales, À faire de nous des héros, Il faut que nos premières balles, Soient pour Mandel, Blum et Reynaud ! ». On notera que la Milice tuera Mandel de balles dans le dos.

D’où une première question : pourquoi amoindrir l’antisémitisme constitutif de l’Action française ? Pour lui permettre de reprendre forme, avec des nouvelles cibles ? Dénoncer avec la même haine celles et ceux qui, selon les ami-es de Bastié, menaceraient aujourd’hui la famille, qui voleraient les emplois, qui nous envahiraient ?

Conflit d’intérêt

Mais une autre question se pose quand on compare le texte de Bastié avec la version que donne l’Action française de son héritage antisémite. On est frappé des ressemblances. Bastié revendique, dans le numério 1 de la revue Limites, l’héritage d’« une certaine » Action française. Est-ce plus facile quand on en efface l’héritage principal, l’antisémtisme d’Etat.

Toujours est-il que cet article est indigne d’une journaliste, qui est censée confronter des sources contradictoires. La journaliste est en plein conflit d’intérêts, sa proximité idéologique avec le mouvement l’empêche de faire son travail. S’il s’agissait d’une tribune, d’un plaidoyer, il n’y aurait pas conflit d’intérêts. Mais c’est présenté comme un « focus », une analyse de détail précise et objective.

D’où une seconde question, cette fois-ci adressée aux responsables du Figaro : Jusqu’à quand allez-vous mépriser votre lectorat au point de lui laisser croire que de la propagande d’une sympathisante de l’Action française est un travail de journaliste ?

 

1 C’est-à-dire qu’elle relaie dans le format de Twitter des citations des interventions, des événements, des anecdotes.
2 Autre exemple de ce conflit d’intérêt : « Le mouvement revendique 3000 adhérents. Aujourd’hui les «camelots du roi» défendent autant l’«écologie intégrale» que la lutte contre le Tafta ». Or, Eugénie Bastié est aussi une militante de l’écologie intégrale – c’est-à-dire le l’alibi vert d’homophobes. Elle milite donc aussi avec des gens de l’Action française, et ne le dit pas.