La permanence du député socialiste Christophe Borgel a été murée ce mardi matin par des syndicalistes CGT opposé-es à la loi « Travaille ! ». Le parlementaire condamne l’action en ces termes : « A ce jour plus de trente parlementaires ont été victimes de ce type d’agissement.  Ces actes n’ont rien à voir avec le débat démocratique. » Cette réaction suscite une interrogation : comment un député socialiste peut-il encore, après ces quatre années, se sentir légitime à invoquer le débat démocratique, alors que sa majorité ne cesse de le piétiner ? Je lui pose la question dans cette lettre ouverte.

Monsieur le député,

Vous avez été élu sur la base d’un programme politique qui a été abandonné par votre majorité dès les premières semaines de votre mandat. Depuis, gouvernement et parlementaires s’acharnent à faire l’exact inverse de ce qui était promis par le candidat Hollande et les 60 points du programmes socialiste de 2012. La loi « Travaille ! » n’en est qu’un énième exemple, après la loi Macron, la liberticide loi Renseignement, les dizaines de milliards d’euro dont vous avez privé la solidarité nationale, la santé, la culture, l’éducation, l’équipement, la transition énergétique pour les donner aux patrons du CAC 40, ou encore la constitutionnalisation de l’état d’urgence et la déchéance de nationalité, stoppées non pas grâce à un sursaut démocratique d’une majorité soumise au Front national, mais par le seul jeu institutionnel du désaccord entre Assemblée et Sénat. La liste n’est pas close : le refus de lutter contre l’évasion fiscale, la fermeture de services hospitaliers de proximité, les budgets d’austérité, le travail dominical, etc.

L’élection vous a donné une légitimité démocratique sur la base du programme qui a convaincu vos électeur-rices. Les quatre dernières années, où vous avez piétiné ce programme, vous ont fait perdre cette légitimité : vous ne pouvez pas tromper les citoyen-nes et vous réclamer de la démocratie, il faut choisir. Et ce n’est pas les petits spectacles mimant des dissensions internes, entre pseudo-frondeurs-ses et légitimistes, entre pro-Valls et pro-Aubry, qui changeront la donne. Au vu du résultat final, c’est même plutôt l’inverse.

D’où ma surprise à vous voir invoquer « les débats démocratiques » pour disqualifier les actions de protestation contre les permanences PS. Qu’est-ce qui peut encore vous donner l’illusion que vous avez le moindre droit à vous réclamer du débat démocratique ? Utiliser l’état d’urgence et la lutte contre le terrorisme pour assigner à résidence des militant-es écologistes et entraver l’expression des manifestant-es anti-loi travail, cela fait partie du débat démocratique ? Le 49-3, que votre majorité parlementaire a approuvé, c’est du débat démocratique ? Refuser de sanctionner des ministres qui justifient le contrôle au faciès, au mépris du programme électoral qui légitime votre mandat, ou qui tiennent des propos ouvertement racistes, c’est du débat démocratique ? Repousser à un prochain mandat la PMA et le changement d’état civil pour les personnes trans, afin de satisfaire les mouvements homophobes que le PS a encouragés pour se poser en sauveur, c’est du débat démocratique ? Cautionner une politique d’entrave aux migrations, réduire à néant le droit d’asile, expulser des personnes malades dans des pays où elles ne pourront se soigner, laisser se noyer des milliers de personnes en Méditerranée, c’est du débat démocratique, c’était le 61ème point de votre programme électoral, peut-être ?

Vous pensez donc, de façon surprenante,  avoir le droit d’invoquer la démocratie. Mais vous êtes bien le seul à croire qu’on ne rira pas en vous lisant. Ou qu’on ne grincera pas des dents. Ou qu’on n’aura pas envie de murer votre permanence.

En face de vous, les syndicalistes et manifestant-es ont toute légitimité démocratique à agir comme ils et elles l’ont fait. Car la démocratie n’a jamais commencé et ne s’est jamais terminée avec un bulletin dans une urne, et de braves citoyen-nes attendant la prochaine élection et le non-choix que vos pair-es et vous leur donneront. La démocratie commence et finit dans la rue, notamment avec des actes de colère contre des dirigeant-es arbitraires, injustes, et, précisément, anti-démocratiques. La désobéissance civile fait partie du débat démocratique quand celui-ci est empêché par celles et ceux qui sont au pouvoir. C’est précisément le cas.

Vous estimez ces actions d’autant plus injustes que les syndicats auraient été reçus à l’Assemblée nationale, et que vous écouteriez localement les gens qui doutent ou sont en désaccord avec l’Etat (et pas avec vous?). La démocratie, ce serait donc recevoir, faire semblant d’écouter, et …. ? Et… ?

La suite, on peut la lire dans le communiqué qu’a envoyé ce matin même, alors que vous publiiez votre réaction, l’association de défense des droits fondamentaux, La Quadrature du Net. Elle y annonce renoncer à ses actions de plaidoyer auprès des responsables politiques français-es : « Après des années de violence légale, de défaites et de recul des libertés fondamentales, face à une représentation politique dont la seule logique est sécuritaire, La Quadrature du Net refuse de perdre davantage de temps à tenter d’influencer rationnellement ceux qui ne veulent rien entendre. (…) Ce n’est pas la multiplication des consultations et autres embryons de processus participatifs qui redressera le cap, tant que les logiques politiques d’autrefois continueront de prévaloir. Depuis deux ans, la société civile n’aura à la fois jamais été autant consultée et aussi peu entendue sur les sujets numériques. La logique participative a été constamment instrumentalisée pour masquer la persistance de la mainmise de la machine administrative et des lobbies installés. »  Non, M. Borgel, faire semblant d’écouter n’a jamais été la démocratie.

Combien d’autres associations pourraient témoigner du même dégoût ? Que dire de votre refus, à vous les socialistes, d’entendre les alertes de Médecins du Monde, des associations de lutte contre le sida au sujet de la réforme de la couverture santé et ses conséquences pour les étrangErEs vivant en France ? Que dire de votre manque total de réaction face aux profs non remplacé-es dans le 93, aux inégalités de financement par l’Etat entre Paris et la Seine-Saint-Denis, malgré la mobilisation massive des personnels et des parents d’élèves ? Que dire de votre caution à la réforme du collège ? Que dire, pour parler encore du sida, du refus des parlementaires de lever l’interdit de soins funéraires aux personnes qui vivaient avec le VIH, malgré l’expertise unanime des associations et des médecins ? Que dire de la promesse de François Hollande, alors député de l’opposition, à un malade du sida en grève de soins contre les franchises médicales : le futur président avait promis de les abolir : vous travaillez sur le sujet ? Le malade en question, Bruno-Pascal, lui, est mort.

Faut-il continuer la liste ? Il me faudrait des heures, et des pages, et ce serait fastidieux, et frustrant, puisque vous n’en avez rien à faire, que votre majorité se complait dans les « Youpi La Gauche » et les « C’est pas si mal », qu’elle laisse ce gouvernement agir comme il l’entend au mépris du principe, démocratique, de la séparation des pouvoirs.

Ces quelques exemples devront suffire à décrire mon étonnement devant votre réaction. Il est inepte de se réclamer de débats démocratiques quand on cautionne et/ou participe au piétinement de la démocratie ; il est inepte de croire que cela pourra convaincre qui que ce soit ; il est inepte d’invoquer une capacité au dialogue quand le dialogue n’est qu’une stratégie d’enfumage qui sape les base de la démocratie représentative ; il est inepte de condamner au nom de la démocratie la désobéissance civile quand ce sont les pratiques politiques de votre majorité qui nous condamnent à ces actions pour sauver, contre vous, ce qui reste de démocratie.

Salutations déterminées

Jérôme Martin

Photo de Une : Par Clément Bucco-Lechat — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=24624122