Recouper des témoignages, vérifier une information sont des règles de base de l’enquête journalistique. Ces règles ont été pulvérisées par Nadjet Chérigui dans l’« article » qu’elle écrit sur Saint-Denis pour le compte du Figaro Magazine. Et elle est couverte par le rédacteur en chef et le directeur adjoint du journal, Carl Meeus et Jean-Chistophe Buisson.

C’est ce dernier qui, mercredi dernier, a rendu publique la couverture du Figaro Magazine de cette semaine, en évoquant « trois mois en immersion avec les barbus1. Un reportage glaçant et édifiant ». Le ton était donné. Le niveau de rigueur aussi : la journaliste, dans une vidéo, parlera d’un mois et demi de présence dans la ville, et non trois mois. Pas grave, hein, ce n’est que du simple au double.

Le reportage entretient la confusion permanente entre islam, islamisme, salafisme, djihadisme, (sans que la diversité des sens des ces mots ne soit abordée) et terrorisme. L’incitation à partir en Syrie est mis au même niveau que les magasins de vêtements ou les boucheries. Rien de nouveau sous le soleil du racisme islamophobe du magazine, qui s’aligne sur Ciotti ou Ménard. Ce qui est plus original, c’est la transgression totale des règles de base du journalisme.

Car en fait d’ « enquête », qui suppose certes une écoute attentive des personnes concernées, mais aussi un recoupement de leurs témoignages avec des données générales, le papier juxtapose des prises de position individuelle d’habitant-es de Saint-Denis, musulman-es ou non, dont le contenu va toujours dans le même sens : la ville « s’islamise », c’est inquiétant, et le terrorisme, et le harcèlement contre les femmes, et on ne peut pas manger de viande halal, et ils nous lessivent le cerveau.

Or aucune des affirmations des témoins n’est vérifiée. Je l’ai prouvé pour une d’entre elles, celle du prêtre, qui explique qu’il a du mal à acheter de la viande non halal les jours du marché ou à Carrefour. Comme je l’explique dans cette série de vidéos, c’est faux ; et il suffisait à la journaliste de marcher 5 minutes pour s’en rendre compte :

Quelle confiance accorder au reste de l’article quand une telle bévue est commise, et que la journaliste ou sa direction refusent de la reconnaître et de s’en excuser ? Quand cette bévue est encore aggravée par un intertitre qui reprend les propos du prêtre, mais sans guillemet, signifiant ainsi qu’il s’agit là d’une information fiable relayée par le magazine ? Cela m’a inspiré cette autre vidéo :

Le même travail pourrait être fait avec chaque témoignage, et c’est ce qu’ont commencé à accomplir deux militantes anti-racistes ce dimanche. Le résultat est « glaçant et édifiant », comme dirait Buisson : la manipulation de la réalité pour accorder la vision de Saint-Denis à l’idéologie raciste du magazine est permanente. Par exemple, la journaliste n’explique jamais en quoi le fantasme qu’elle véhicule d’une ville purement soumise aux boucheries halal aurait à voir avec le terrorisme ?

J’exagère un peu quand j’écris qu’aucun point de vue général ne vient corroborer les témoignages individuels. Le maire et le préfet sont interrogés sur les djihadistes dans la ville, mais sont incapables, pour le maire, ou refusent, pour le préfet, de fournir des informations précises. Nadjet Chérigui n’interroge aucun sociologue, aucun spécialiste de la radicalisation. La seule « expertise » qu’elle apporte est le rapport de Malek Boutih de l’été dernier. Oui, le mec qui a auditionné Frigude Barjot et Jean-Paul Ney, qui utilise un rapport sur la radicalisation pour faire la pub de son employeur Skyrock , est convoqué : c’est dire l’exigence de rigueur que s’est imposée la journaliste!

Une autre preuve de la manipulation idéologique que l’article opère est l’absence totale de pluralisme des points de vue. Difficile d’imaginer qu’en un mois et demi (ou en trois mois, on ne sait pas), la journaliste n’ait pas entendu d’autres sons de cloche que des personnes inquiètes de l’islamisation de la ville. En effet, au cours de cette période, se tenaient, chaque mercredi à partir de 18 heures, des assemblées générales de Saint-Denis debout où les priorités étaient non pas à s’inquiéter d’une fantasmatique islamisation de la ville, mais bien les violences policières, la loi « Travaille », l’abandon par l’Etat des écoles publiques de la ville, la sauvegarde des services publics. Cela avait lieu devant la Basilique, un endroit que semble avoir peu quitté la journaliste durant son « immersion » d’un mois et demi ou trois mois dans la ville. On ne comprend pas comment elle ne rend pas compte des mobilisations pour l’école, avec des parents d’élèves qui occupent les écoles pour protester contre les profs non remplacés, ni de la Fête des Tulipes, week-end au parc de la Légion d’Honneur qui est une vraie fête populaire. Montrer ces initiatives offrirait une vision trop subtile de la ville, du bien-être de ses habitant-es et des vrais problèmes qui les préoccupe ?

Pour se défendre, la journaliste laisse entendre qu’elle relaie des paroles que nul ne voudrait entendre. C’est la rhétorique de la vérité cachée qui fait mal qu’utilse tous les racistes quand ils et elles sont pris en flagrant délit d’incohérence, de mensonge. Petite question à Nadjet Chérigui : si le silence qui entoure des faits graves vous gêne autant, si ce n’est pas un prétexte pour faire diversion sur le problème central, la transgression des règles de déontologie journalistique que votre article opère, pouvez-vous lutter contre le silence que votre rédaction impose sur les problèmes judiciaires de Dassault ?

Crédit Photo : fête de l’insurrection gitane du 16 mai 2016, tiré du Journal de Saint-Denis. Comment la journaliste est-elle passée à côté d’un tel événement ?

1Signalons au passage que nul « barbu » au sens où l’entend Buisson n’est interrogé. Si la journaliste était « en immersion », elle n’en fait pas état. Il semble difficile de trouver des intégristes « barbus » à Saint-Denis ?