Responsable d’une nouvelle émission qui débute le 5 septembre sur France 2, Thomas Touroude a recruté la nostalgique de l’Action Française, Eugénie Bastié, comme chroniqueuse régulière. La moralité ? Dévoie le métier de journaliste, réhabilite l’antisémitisme, crache sur les combats féministes, les combats LGBT, écrase les pédés, les gouines, les trans et les bi de ton mépris dans tes billets, hurle avec les loups de la Manif pour tous et des Veilleurs alors qu’explosent les agressions homophobes : le service public te recrutera, et Touroude te vendra le truc à coup de « candides » et de « sensibilités différentes ».

Dans la nouvelle émission qu’il va présenter sur France 2, ActualiTy, Thomas Touroude ouvre donc un espace à Eugénie Bastié (voir cet article de Télérama, celui de l’Express, et d’autres).

Pour défendre son choix, Thomas Touroude explique dans Télérama que Bastié est en mesure « d’apporter des éléments d’information qui permettent de comprendre, mais avec une sensibilité différente de celle d’un autre journalist». Toute la production de Bastié de ces dernières années montre bien qu’elle n’est pas en mesure de le faire, que sa « sensibilité différente », réactionnaire, sexiste, homophobe, l’empêche d’apporter des éléments d’information fiables.

Eugénie Bastié se présente comme une journaliste. Elle en respecte pourtant rarement la rigueur et les devoirs, comme le prouvent son article sur l’Action française, ou encore celui sur la non-mixité chez les féministes et les anti-racistes : approximations, erreurs manifestes, relativisme historique – Eugénie Bastié fait ainsi de l’antisémitisme une caractéristique secondaire de l’Action française, liée à l’air du temps, alors que ce groupe anti-dreyfusard était intrinsèquement antisémite et a directement contribué à cet « air du temps ».

Difficile donc, de parler de « journalisme » à propos du travail d’Eugénie Bastié. Elle a déjà prouvé, par exemple dans son article sur la non-mixté, que la vérification des sources (en l’occurrence, les programmes des initiatives qu’elle dénonçait, et qu’elle mettait pourtant en lien dans son article), ou même la vérification du sens des mots (elle confond cisgenre et hétérosexuel-le) étaient superflues. C’est donc la personne que Touroude nous présente comme étant en mesure « d’apporter des éléments d’information » !

Mais le problème Bastié ne se limite pas à ces arrangements avec la déontologie ou son manque de rigueur. Compagne de route des Veilleurs, ce groupe anti-LGBT qui dissimule sa haine derrière des alibis écolos et anti-capitaliste1, militante opposée au mariage pour tous-tes, pourfendeuse du féminisme, et, à ce titre, prête à relayer toutes les inepties sexistes les plus éculées, Eugénie Bastié dévoie le journalisme pour faire passer comme faits ce qui ne sont que ses idées et celle de ses ami-es. Et cela ne se limite pas aux questions des droits des femmes et des LGBT.

C’est ainsi qu’elle place la revue qu’elle a co-fondée, Limites, sous l’héritage « d’une certaine Action française ». Une certaine Action française ? Le service public recrute donc comme chroniqueuse une personne nostalgique d’un groupe pour qui « La République est le gouvernement des Juifs, des Juifs traîtres comme Ullmo et comme Dreyfus, des Juifs voleurs comme le baron Jacques de Reinach, des Juifs corrupteurs du peuple et persécuteurs de la religion catholique, comme l’inventeur juif de la loi du divorce et le juif inventeur de la loi de Séparation ».

Comme l’indique l’invective contre « l’inventeur juif de la loi du divorce », l’Action française s’occupait de la défense d’une certaine conception de la famille. Les militant-es de la Manif pour tous, qui ont eu toutes les faveurs d’Eugénie Bastié, dissimulent leur homophobie derrière la défense de la famille, rhétorique que l’intéressée n’a cessé de relayer et de défendre. En 2013, l’héritière de l’Action française ne stigmatise plus les « inventeurs juifs de la loi sur le divorce », mais ses ami-es exhibent des bananes en criant le nom de Christiane Taubira : l’héritage est presque intact. Merci à Thomas Touroudé de le relayer sur France 2.

Donner un poste de chroniqueuse dans une émission de service public à Eugénie Bastié, c’est récompenser l’homophobie et le dévoiement du journalisme. C’est banaliser une parole qui n’a eu de cesse, au cours des dernières années, d’imposer l’idée que les lesbiennes, les gais, les trans, les bi sont des dangers pour la société et pour les enfants, de stigmatiser nos familles, de mépriser nos vies, de nous traiter en sous-citoyen-nes et de militer, sous couvert de journalisme, pour que se perpétuent les inégalités entre homos et hétéros.

L’homophobie blesse et tue. Non, ce n’est pas du cirque, du mélodrame. Thomas Touroude indique avoir voulu « des personnes qui sont ancrées dans la réalité du quotidien » (rires) en réunissant « toutes les sensibilités et tous les âges ». Et s’il s’occupait de la réalité des LGBT soumis à la haine banalisée des Eugénie Bastié et consorts, haine qu’il va contribuer à répandre ? S’il veut un aperçu de cette « sensisibilité-là », ancrée dans la réalité du quotidien homophobe que nous subissons, je lui propose ce témoignage, pour qu’il se rende compte de ce qu’il s’apprête à faire. Touroude peut bien se payer de mots, nous la jouer « diversité », « sensibilité » et autre « éclairage différents », jouer la rhétorique la plus éculée : il devra assumer qu’il contribue à répandre une parole de haine, qui, entre autre conséquence, cause un taux de suicide plus élevé chez les jeunes LGBT que dans le reste de la population.

1On notera par ailleurs que Bastié a interviewé un des responsables des Veilleurs, avec qui elle a créé une revue, sans mentionner ce lien. La déclaration d’intérêts est aussi un luxe pour cette « journaliste ».