Pour le directeur adjoint du Figaro, des enseignant-es ne devraient pas intervenir dans les débats de société, même sur les sujets qui concernent directement leur métier. Mépris de caste, appel à la censure : Buisson révèle ainsi sa haine de la liberté d’expression et le soutien qu’apporte son groupe à tous les obscurantismes.

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Ce mardi 18 octobre, un des hommes-sandwiches des annonceurs du Figaro est intervenu sur Twitter dans le cadre de la polémique Lorànt Deutsch. Il invective les deux enseignant-es qui avaient critiqué la venue du comédien à Trappes. « Mais pour qui se prennent ces petits enseignants d’Histoire en collège sectarisés ? » demande Jean-Christophe Buisson.

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« Se prendre », « petits enseignants en collège » : c’est tout le mépris de classe d’un polémiste des beaux quartiers qui éclate ici. Si cela avait été des profs de lycée, Buisson leur aurait-il donné le droit de donner leur avis ? Le crime de lèse-Deutsch concerne-t-il aussi les profs de fac ou de prépa ? Ou, plus simplement, les seules personnes qui auraient le droit d’exercer leur liberté d’expression sont-elles celles qui sont d’accord avec Buisson ? La démocratie, ce serait alors tellement plus facile, pas vrai?

Ainsi donc, des profs, des simples profs, des minables petits profs, de collège de surcroit, oseraient intervenir dans le débat public sur un sujet qui les concerne directement : la façon dont une vedette du show business vient parler, à leurs propres élèves, de la matière qu’il et elle enseignent, l’histoire !

Comprendre la polémique Deutsch

Imaginons qu’à Trappes, un salon du livre local invite un comédien sur le retour. Mettons qu’il s’appelle Hànri Prusse. Hànri se pique de sciences naturelles, se forme en autodidacte et décide de vulagriser ses connaissances dans des livres qui ont du succès, non pas pour le sérieux de son travail amateur – rien n’empêche un amateur de fournir un véritable travail de fond, et une vulgarisation de qualité -, mais par son seul statut de star médiatique.

Le vrai problème est qu’Hànri est un idéologue créationniste, qui ne s’intéresse aux sciences natuelles que pour imposer sa vision du monde : l’univers répond à un dessein secret de Dieu. Il sélectionne dès lors des faits scientifiques avérés, en déforme d’autres, passe sous silence ceux qui contredisent ses préjugés et mixe le tout dans une rhétorique plaisante. Sa démarche est obscurantiste, mais couverte d’un vernis pseudo-scientifique, elle passe dans les médias. Les ventes sont un succès.

Pourtant, des scientifiques, des profs dénoncent la démarche biaisée et l’obscurantisme du travail d’Hànri Prusse. Quand celui-ci est invité à un salon du livre local, deux enseignant-es de SVT (sciences de la vie et de la terre) de Trappes publient une tribune dénonçant cette intervention, le danger que cela représente pour les sciences, mais aussi pour les élèves, d’être confronté-es à un idéologue créationniste et pseudo-scientifique.

Qui oserait dire que les critiques d’Hànri Prusse attenterait à sa liberté d’expression, que l’annulation de sa venue serait de la censure ? En l’espèce, il n’est pas question de débat d’idées, mais de combat contre une imposture scientifique. Rappeler la réalité, combattre le faux, ce n’est pas menacer la liberté d’expression, c’est bien au contraire élever le débat d’idées.

Il en est de même avec Lorànt Deutsch. Bien sûr, les critères de scientificité et les possibilités d’interprétation des phénomènes ne sont pas les mêmes en SVT ou en histoire. Il n’en reste pas moins que Lorànt Deutsch mime la démarche historique, sélectionne des faits, en déforme d’autres, et cache ceux qui sont contraires à son objectif, pour imposer son idéologie chauviniste d’une pseudo-histoire au service de l’amour de la France : un mythe, donc, et non une histoire. À ce titre, il est non seulement légitime, mais bien évidemment nécessaire, que des personnes directement concernées par les dégâts que peut causer le succès de l’imposture Deutsch auprès des plus jeunes, interviennent.

Buisson et le réel

Des enseignant-es défendent une conception de l’histoire et de son enseignement fondée sur la rigueur de l’analyse et la complexité du réel1. On comprend qu’un employé du Figaro s’en inquiète, tant les productions du groupe de Dassault sont au journalisme ce que Lorànt Deutsch est à l’histoire : une forfaiture. Et on comprend que ce même employé ne peut que haïr les enseignant-es, qui, chaque jour, dans des conditions de travail de plus en plus difficiles, donnent aux enfants et aux adolescent-es les armes intellectuelles pour se prémunir de ces mensonges.

Les « petits » contremaîtres du Figaro ont par exemple promu un « dossier » sur Saint-Denis entièrement bidonné : des témoins inventés quand leur parole n’était pas déformée, des fausses informations répandues, par ailleurs facilement vérifiables (ah, le fameux « Difficile de trouver de la viande non halal à Saint-Denis »…). Le groupe Le Figaro, c’est l’incompétence de la polémiste homophobe Eugénie Bastié, incapable de se renseigner sur le sens d’un mot, incapable de lire le programme d’une réunion universitaire avant d’écrire un article. Le groupe Le Figaro, c’est la réécriture par cette même Eugénie Bastié, de l’histoire de l’Action française pour en amoindrir l’antisémitisme constitutif. L’obscurantisme au service d’une idéologie de la haine, au mépris du réel et des faits.

Buisson et la haine

« Pour qui se prennent ces petits enseignants en collège ? » demande Buisson. Ce n’est pas à moi de répondre à leur place, mais je peux risquer une hypothèse. Il et elle se prennent pour des profs consciencieux-ses, inquiEtEs des dégâts causés par des idéologues obscurantistes sur l’esprit des enfants et ados dont il et elle ont la charge. Des passeurs d’histoire et non des passeurs de mythes. Des pédagogues, et non des bourreur-ses de crâne.

On comprend que cette conception du métier d’enseignant-es d’histoire, qui n’a rien de révolutionnaire et qui est conforme aux programmes, irrite le « petit » employé de Dassault. Car s’oppose ici aux intérêts du vendeur d’armes, dont, en dernier ressort, Buisson n’est que le « petit » propagandiste, une conception de l’enseignement de l’histoire qui se refuse aux images d’Epinal glorifiant la France, et appelant donc, nécessairement, la haine ou le mépris de ce qui ne serait pas la France. Lorsque l’imposture historique qui sert de sédiments aux nationalismes guerriers est battue en brèche dès l’école, on comprend que le porte-parole d’un vendeur d’armes sorte l’artillerie lourde.

PS : quelques heures plus tard, Buisson twittait ceci :

 

Comment s’étonner des agressions sur des profs lorsque des polémistes comme Buisson use du moindre prétexte pour cracher leur mépris et leur haine de cette profession ? Et, comment prendre au sérieux un idéologue sexiste et pro-censure qui met sur le même plan un viol et un tag ?

1Il faut lire et relire leur tribune pour voir à quel point le tweet de Buisson est en lui-même une imposure. Ces enseignant-es ne font que défendre leur liberté pédagogique, inscrite dans la loi, et annonce qu’il et elle refusent de participer à l’événement. Il et elle n’en demandent pas l’annulation.