Dans sa chronique matinale sur Europe 1, Raphaël Enthoven accusait le mercredi 19 octobre 2016 les « théoriciens du racisme d’État » d’avoir du sang de prof sur les mains. Prof moi-même, militant contre le racisme d’État, je m’interroge sur cette accusation.

Enthoven est un philosophe qui tient une chronique matinale du mardi au vendredi sur Europe 1, « la Morale de l’info ». Il y commente en trois minutes et « avec philosophie », selon le site de la radio, un point d’actualité. Mercredi 19 octobre, il commente un fait divers, la violente agression d’un professeur des écoles qui venait de reprendre une de ses élèves lors d’une sortie, et à qui les agresseurs ont dit « tu ne lui parles pas comme ça, raciste ! ». Enthoven rend responsables « les théoriciens du racisme d’État » de cette agression. On trouvera la retranscription de cette chronique à la fin de l’article1

La chronique d’Enthoven s’inscrit dans une tendance générale du philosophe à critiquer les discours et les modes d’action de l’antiracisme politique : échange houleux avec Kery James, critique de réunions autonomes rassemblant les seules victimes de racisme, mais aussi, comme dans cette chronique, remise en cause de la notion de racisme d’État..

Dans la chronique radio du 19 octobre, Enthoven ne cite aucun texte précis sur lequel il pourrait étayer son accusation, aucun nom de théoricienNE du racisme d’État sur lequel il pourrait fonder ses critiques. La cible la plus précise qu’il évoque, ce sont les personnes qui critiquent la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux à l’école. On en reparle plus loin.

Le niveau de généralité où se situe Enthoven étonne : pourquoi ne pas analyser la lettre d’un discours précis, situé, cité ? Si, vraiment, il s’agit d’éviter que « le sang des profs » ne soit répandu, on a du mal à comprendre qu’un philosophe ne désigne pas précisément les sources dont il entend combattre les sombres conséquences.

De deux choses l’une : ou bien des « théoricien-nes du racisme d’État » sont ouvertement responsables de cette agression, soit par un appel ouvert à des violences, soit par une désignation claire des enseignant-es comme une menace raciste – dans ce cas, le rapport de cause à effet entre le concept de racisme d’Etat et l’agression est claire, et doit être dénoncé ; ou bien il revient à un philosophe parlant à la radio à des dizaines de milliers de personnes d’expliciter le lien de cause à effet dont il rend responsables les antiracistes avant de dire qu’ils et elles ont du sang de prof sur les mains.

Enthoven ne citant aucun appel à violence, ou aucun discours invectivant les profs, c’est bien la deuxième voie qu’il faut suivre. Et il donne peu d’explication pour comprendre son raisonnement.

Qui incarne l’État ?

A propos de l’agression de cet enseignant, Enthoven renvoie dos à dos racisme et antiracisme : « on connait depuis longtemps les délits racistes ou les crimes racistes(…) désormais on voit arriver les délits antiracistes, qui sont rigoureusement les mêmes, aussi bêtes et violents que les premiers, à la seule différence que, eux sont commis au nom du bien, ce qui en fait ne change rien. »

Aucune donnée (sociologie, victimologie, etc.) ne vient étayer cette affirmation. Notons que le raisonnement rejoint celui qui défend le principe d’un « racisme anti-blanc ».

Enthoven rajoute  : « il faut dénoncer le discours haineux et structuré qui inspire et justifie des actes de cette nature ». Invité à préciser sa pensée, il affirme : « ce discours, c’est un antiracisme fou (…), qui dénonce en France un racisme d’État , l’Etat étant en l’occurrence incarné par un professeur. »

C’est donc parce que le professeur incarne l’Etat qu’il aurait été agressé par des personnes agissant sous influence des théoricien-nes du racisme d’État. Cela suppose que les agresseurs aient identifié le statut d’enseignant de leur victime ; que cette identification soit au coeur des motifs de l’agression ; que les agresseurs baignent intellectuellement dans les discours des théoriciens du racisme d’Etat.

Pourquoi pas ? Mais quand on porte une accusation aussi grave que celle que porte Enthoven , « pourquoi pas » ne suffit pas, il faudrait des preuves, et Enthoven n’en fournit pas. Mais que vaut l’absence de preuves factuelles quand les envolées lyriques et l’indignation morale sont là ?

Passons sur la rigueur absente du raisonnement et retenons que l’incarnation de l’État par un enseignant est au coeur du discours d’Enthoven. Or, l’État s’incarne aussi dans d’autres personnes que des professeurs victimes d’agression.

Par exemple un président de la République qui affirme à Dakar que l’homme africain n’est pas rentré dans l’histoire. Par exemple une ministre socialiste qui réécrit dans une interview télévisée l’histoire de l’esclavage. Par exemple un ministre socialiste qui soutient que le contrôle au faciès est une technique sécuritaire acceptable. Par exemple un président de la République socialiste en activité qui affirme dans un livre de pseudo-confidences qu’il y a trop d’immigré-es en France.

Sarkoy, Rossignol, Vidalies, Hollande incarnent ou ont incarné l’Etat. Ils et elles ont tenu des propos racistes, au nom de l’État, n’ont pas été démis-es de leur fonction suite à ces propos. Comment se fait-il que la notion d’incarnation de l’Etat, qui, dans le raisonnement d’Enthoven, expliquerait l’agression d’un professeur, n’intervienne plus quand il analyse la notion de racisme d’État ?

Enthoven, un philosophe peu informé

J’insiste sur cette idée d’incarnation de l’Etat car c’est le nœud argumentatif de la chronique d’Enthoven qui aurait dû faire vaciller ses certitudes : oui, il y a bien un racisme d’État, ne serait-ce que parce que Sarkozy, homme d’État, a parlé de l’homme africain qui n’est pas rentré dans l’histoire, que ce discours raciste a engagé la France et qu’il a pu continuer à tenir son rôle ensuite comme si de rien n’était. Mais le racisme d’Etat va, évidemment, au-delà de ses incarnations individuelles.

Le déni d’Enthoven sur la question est parfois comique. Il tient par exemple sa chronique le lendemain de l’alerte enlèvement où le ministère de la justice appelle à rechercher un individu « de race noire ».

Quelques heures après sa chronique, c’est au parti socialiste qu’il demandait la garantie que le racisme d’Etat n’existait pas :

 

Enthoven a-t-il oublié que le PS, au gouvernement comme à l’Assemblée, a proposé la déchéance de nationalité, mesure historique du FN ? C’est un État géré par le PS qui a pourri les débats parlementaires et médiatiques avec ce « débat » pendant plusieurs longs mois et n’a renoncé à la mesure qu’à cause des divergences du Sénat, qui ne concernait pas le principe même de la mesure, juste l’intensité de son application. Et si des voix se sont élevées contre la mesure au sein du PS, elles n’ont pas été assez nombreuses pour obtenir la censure du gouvernement qui l’avait défendue.

Un gouvernement socialiste, deux chambres, dont une socialiste, tout cela uni pour appliquer une mesure raciste et xénophobe, inscrite au programme du FN : et Enthoven vient dire que le racisme d’État n’existe pas ? Et il vient invoquer la caution de ses ami-es du PS ?

Selon Enthoven, les personnes qui dénoncent et combattent le racisme d’État « accréditent le sentiment qu’il n’y aurait aucune différence entre la République et la France de Vichy ; et […] ils crachent sur une époque, où, grâce à la loi, il faut quand même le rappeler, le racisme est un délit. Mais ça, à la limite c’est leur problème, c’est soluble dans quelques cours d’histoire. »

Dans la mesure où Enthoven ne cite aucunE militantE, aucunE chercheurSE, aucun texte, sur la question du racisme d’État, on ne saura pas d’où il tient que ces personnes ne verraient aucune différence entre la République et la France de Vichy : laissons-lui donc ce fantasme.

Mais s’il entend donner des leçons d’histoire, alors qu’il se rappelle que Vichy a émergé de la République via un vote de parlementaires, et non d’un coup d’État. Que l’antisémitisme de Vichy avait ses fondements dans celui de la Troisième République (parce qu’à moins de faire du mythe, Dreyfus a été condamné par la justice républicaine, avant d’être réhabilité, et il n’a été réhabilité que grâce à des combats de personnes qui ont été accusées d’être contre la République). Rappelons aussi, dans l’autre sens de l’histoire, que Papon a été préfet de la République, et que ses crimes racistes ne se sont pas arrêtés à la Libération. Toute personne ayant suivi un peu de cours d’histoire honnête sait faire la différence entre Vichy et la République ; mais elle sait aussi y voir les continuités.

Enthoven, la colonisation et la loi de 2004

La colonisation est un autre fait historique, très républicain. Enthoven en nie-t-il la composante raciste ? Vu qu’il y a eu Vichy, la République française devrait-elle être exonérée de ce qu’elle a fait en « Indochine », en Algérie, partout où elle a mis ses pattes ?

Dans sa chronique, Enthoven aborde la question coloniale en ces termes : « C’est le discours [celui, selon le philosophe, des ‘théoriciens du racisme d’État’] qui confond tout, qui voit par exemple dans la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques, la loi de 2004, non pas un signe de laïcité, mais la preuve d’un racisme colonial ».

Directement tournée vers les filles/jeunes femmes élèves musulmanes, la loi de 2004 rappelle les pratiques de dévoilement obligatoire de l’administration coloniale en Algérie. Il y a, décidément, des cours d’histoire qu’Enthoven devrait suivre.

Des faits

Même quand on est nul ou de mauvaise foi en histoire, le racisme d’État est évident dès lors qu’on s’intéresse un peu, en vrai, à ce qui se passe aujourd’hui. Les rafles sur les êtres humains à Calais le montrent. Les milliers de morts par noyade qui se heurtent à nos politiques migratoires le montrent. Le refus d’accorder le droit d’asile à tant de personnes qui en auraient besoin, l’expulsion de ces personnes, notamment les personnes lesbiennes, gaies, bies, trans, dans des pays où elles seront emprisonnées, torturées, violentées, tuées, le montre. L’expulsion de personnes gravement malades, malgré la loi, malgré les mobilisations associatives, dans des pays où elles ne pourront se soigner, le montre.

Et si les morts de la République, quand ces mortEs ne font pas partie des pair-es du philsophe, ne suffisent pas à Enthoven, peut-être accordera-t-il une attention aux études qui témoignent de l’impact quotidien des discriminations qui structurent l’Etat, comme l’enquête TEO.

1

Après le jingle et l’annonce du sponsor (« La mutuelle XXX vous présente la Morale de l’Info »), l’animateur lance la chronique du philosophe en rappelant le déroulé de l’agression, un instituteur qui réprimande une élève dans la rue, deux personnes frappent l’enseignant au visage devant les élèves en lui disant « tu ne lui parles pas comme ça, raciste ! » avant de s’enfuir.

Enthoven : Voilà, Thomas, alors on connait depuis longtemps les délits racistes ou les crimes racistes, les insultes ou les agressions liées à la couleur de la peau, ce que la réprimande du professeur n’était évidemment pas. Mais désormais on voit arriver les délits antiracistes, qui sont rigoureusement les mêmes, aussi bêtes et violents que les premiers, à la seule différence que, eux sont commis au nom du bien, ce qui en fait ne change rien.

L’animateur : « Délit antiraciste », c’est un bien grand mot pour une agression stupide, non ? Après tout, ce sont des abrutis, les agresseurs.

Enthoven : mais bien sûr, ce sont des abrutis, évidemment. Mais derrière toute bêtise, derrière tout abrutissement, il y a une idée. Tabasser parce qu’on croit que c’est du racisme l’instituteur qui réprimande une élève, ça n’est pas un geste stupide, c’est aussi une idée stupide. Et de même qu’en cas de délit raciste, on a raison de fustiger le discours haineux et décomplexé qui l’inspire et le justifie, il faut ici dénoncer le discours haineux et structuré qui inspire et justifie des actes de cette nature.

L’animateur : Bon, mais alors, quel est-ce discours, Raphaël ?

Enthoven : Eh bien ce discours, c’est un antiracisme fou, Thomas, qui dénonce en France un racisme d’État , l’Etat étant en l’occurrence incarné par un professeur. C’est le discours qui confond tout, qui voit par exemple dans la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques, la loi de 2004, non pas un signe de laïcité, mais la preuve d’un racisme colonial, qui racialise les relations humaines au point de lire dans la remarque d’un blanc l’ultime avatar d’une haine institutionnelle et dans tout fait de racisme la preuve d’un mécanisme structurel raciste inscrite dans les gênes de l’État. Quand on rappelle aux bons esprits qui tiennent ce discours qu’en France, c’est pas l’État qui est raciste, mais la société, parfois, ils vous répondent que les lois antiracistes elles-mêmes sont l’expression de la condescendance du blanc pour le racisé qu’il méprise en lui offrant sa protection. Bon, en un mot, le racisme est un scandale absolu, mais ceux qui le combattent en hallucinant sa présence un peu partout sont aussi dangereux que leurs ennemis.

L’animateur : pour quelle raison, Raphaël ?

Enthoven : Ben d’abord parce qu’ils accréditent le sentiment qu’il n’y aurait aucune différence entre la République et la France de Vichy ; et qu’ils crachent sur une époque, où, grâce à la loi, il faut quand même le rappeler, le racisme est un délit. Mais ça, à la limite c’est leur problème, c’est soluble dans quelques cours d’histoire. Le vrai souci avec ces idéologues, c’est l’erreur de croire qu’on rétablit l’équilibre quand on remplace une haine par une autre. Car une telle erreur débouche immanquablement sur des imbéciles, des abrutis, qui croient bien faire en tabassant un prof dont le seul tort est manifestement d’être blanc et d’exercer au sens noble son métier de maître.

L’animateur : et la morale de l’info ?

Enthoven : les théoriciens du racisme d’État ont aujourd’hui du sang de prof sur les mains.

L’entretien se termine par un hommage à l’instituteur parce qu’il est revenu en cours le lendemain de son agression.