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Actu | 02.01.2017 - 12 h 58 | 0 COMMENTAIRES
Médecins, homophobie, incompétence et réseaux sociaux
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Au-delà de la seule homophobie personnelle du docteur Jean-Roch Huet, et de sa caution par le groupe Facebook des médecins-pas-pigeons, la récente polémique soulève trois problèmes que professionnel-les de santé et usager-es doivent affronter.

1 L’utilisation des réseaux sociaux

Que des professionnel-les de santé se retrouvent sur les réseaux sociaux pour défendre leurs intérêts n’a rien de scandaleux. Le groupe Facebook « Les médecins ne sont pas des pigeons » se définit par une plateforme de revendications d’un « forum des médecins unis de France ». Parmi les revendications, on compte : « revaloriser le secteur I et le secteur II » ; « Contre l’application abusive de la TVA sur des actes thérapeutiques » ou encore : « Le médecin est aussi un entrepreneur ». La vision est résolument libérale, le système de solidarité qui fonde la Sécurité sociale (chacun-e contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins) déjà mis à mal par les réformes des 15 dernières années, y est combattu au profit d’un système privé et assurantiel, d’une liberté des tarifs, d’une dérégulation généralisée.

Dès lors, le post de Jean-Roch Huet concernant son incapacité à diagnostiquer correctement une syphilis n’avait rien à voir avec l’objectif du groupe. De fait, à lire les échanges, on se rend compte que les discussions sur les politiques de santé alternent très souvent avec des témoignages sur les patient-es, qui virent bien souvent au défouloir.

Or, du témoignage d’un problème avec un patient à un véritable défouloir, il n’y a qu’un pas, qui est vite franchi. Que la médecine libérale soit dure, que ses praticien-nes aient besoin d’espace de discussion, voire de décompression, nul n’en doute. Mais faut-il, car il n’y aurait rien d’autre, accepter que les réseaux sociaux soient le seul lieu où de tels échanges soient possibles, où les médecins viennent porter leur interrogation sur tel-le patient-e ou vider leur frustration en humiliant tel-le autre ? Quel impact cela donne-t-il sur la relation thérapeutique, sur la confiance réciproque qui lui est nécessaire ?

Un cas emblématique est le hashtag #motifcaché sur Twitter sous lequel des médecins commentent, le plus souvent sur le mode sarcastique et malveillant, les mensonges supposés de leurs patient-es. La lecture de ces tweets donne la nausée dans ce qu’elle exprime de condescendance à l’égard des êtres humains dont ces professionnel-les ont eu la charge. Elle invite à se méfier de son propre médecin : que pense-t-il de moi ? Croit-il que je lui mens ? En mai dernier, je commentais sur un fil Twitter les conséquences de ce hashtag, et le conflit qu’il amènerait nécessairement entre médecins et patient-es :

 

Mais même quand ils ne prennent pas cette forme de défouloir, quand ils se limitent à de simples échanges ou des demandes d’information, les forums évoquant des patient-es posent le problème du respect du secret médical. Bien sûr, ces échanges se font sans livrer les noms des patient-es. Et pourtant, la seule mention du nom du médecin, de son lieu de connexion, de la date de son post me fournit des informations qui me rapprochent d’une identification des personnes mentionnées dans les discussions.

Cet article de « Cadre de santé » fait le tour des enjeux de l’usage des réseaux sociaux par les professionnel-les de santé. Il est temps d’en faire un débat public afin que les pratiques en la matière soient respectueuses de la dignité des patient-es, de la qualité de la relation thérapeutique et de la déontologie médicale. A moins, bien sûr, que les médecins-pas-pigeons-dérégulateurs ne veuillent supprimer l’encombrant secret médical en même temps que la Sécurité sociale, histoire de pouvoir cracher publiquement le mépris qu’ils et elles ont pour les patient-es qui ne correspondent pas à leur vision.

2 La santé sexuelle au second plan

Dans le post qui l’a rendu célèbre, Jean-Roch Huet témoigne d’une incompétence incroyable qui prend quatre formes. 1/ Il ne se tient pas au courant de la situation de certaines épidémies comme la syphilis, donc il ne lit pas le Bulletin Épidémiologie Hebdomadaire, ne tient pas compte des alertes institutionnelles – en tout cas quand elle concerne les homos. 2/ Il affirme prescrire des examens dont il ne connait pas l’utilité, « par habitude », dans un groupe qui trouve que la Sécurité sociale est un puits sans fond. 3/ Il n’interroge pas son patient sur ses pratiques alors qu’une fissure anale demande quand même quelques informations. 4/ Il ne tire aucune leçon personnelle de ces nombreuses erreurs (il aurait pu écrire : « j’aurais dû m’informer, poser des questions », et même des réserves du type « c’est un sujet qu’il est difficile d’aborder avec ses patient-es » auraient pu lancer un débat intéressant). Pire, quand son erreur est évitée, il ne confesse un soulagement que pour lui-même et non pour son patient en écrivant : « ouf, j’ai évité l’erreur médical… qu’est-ce que j’aurais été mal s’il avait été opéré pour rien ».

Ainsi, la compétence et la déontologie passent au second plan, derrière les préjugés homophobes. Et ce phénomène est cautionné par le groupe Facebook. En effet, la majorité des intervenant-es y défend Huet sans mentionner ses erreurs, et parfois même répond à des collègues bien plus critiques en affirmant qu’il n’en a commis aucune !

On voit mal dans quel autre domaine que la santé sexuelle l’affichage d’une telle incompétence pourrait susciter un soutien au moins tacite et si massif des médecins et un tel silence dans les médias qui se sont emparés de la polémique sur son volet homophobe. Cette affaire est donc aussi le symptôme d’une carence de notre système de santé : le déficit de formation des professionnel-les et de l’offre en santé sexuelle.

3 Les LGBTQI-phobies structurelles

Bien évidemment, l’aveu d’incompétence de Huet et sa caution par la majorité n’auraient pas été possibles sans ce qui structure notre société, et notamment le corps médical : les LGBTQI-phobies, c’est-à-dire l’ensemble des discours et des pratiques qui visent à inférioriser, discriminer, rabaisser, humilier les personnes lesbiennes, gaies, bies et trans. Les manifestations de ces LGBTQI-phobies1 dans le milieu médical vont des mutilations forcées et le refus du consentement éclairé pour les personnes intersexe au refus de soins des personnes trans, des humiliations ou difficultés des lesbiennes face à leur gynéco au refus d’aller se faire dépister de certains gays qui n’ont que leur médecins généralistes comme ressources. Et tant d’autres encore.

Certes, des médecins sont intervenu-es pour critiquer Huet et se désolidariser du groupe. Il n’en reste pas moins que, massivement, celui-ci y a trouvé du soutien. Celui-ci s’est exprimé sous deux « arguments » principaux : la liberté d’expression et la hiérarchie des combats.

Les médecins soutiens des LGBTQI-phobies se voient comme les défenseurs d’une liberté perdue (« on ne peut plus rien dire »), des héros face à la censure. Bien évidemment, cette liberté d’expression qu’ils invoquent pour défendre des propos, des pratiques et des théories homophobes, ils et elles la refusent à celles et ceux qui dénoncent leurs discours. Leur « liberté d’expression » n’est donc qu’un masque pour exercer un privilège qui leur semble perdu : discriminer sans avoir de comptes à rendre. On peut donc dans une certaine mesure se réjouir de la violence de leur réaction, symptôme d’une panique face à une perte d’impunité. Cet optimisme doit pourtant être nuancé : la rhétorique de la liberté d’expression est puissante, la légitimité qu’ont donnée à l’homophobie François Hollande, Laurence Rossignol ou des médias comme BFMTV en considérant les vendeur-ses de haine de la Manif pour tous comme des interlocuteur-rices légitimes le montre.

L’autre argument de défense de Huet est la hiérarchisation des sujets. Celles et ceux qui protestent contre les propos n’auraient rien de mieux à faire, il y aurait bien plus grave, par exemple la nécessité de démanteler la Sécurité sociale… L’argument est en soi LGBTQI-phobe : si nos droits et notre dignité sont des sujets négligeables, voire parasites, c’est bien que nous ne comptons pour rien aux yeux de ces médecins.

Un médecin publie par exemple un article récent évoquant le suicide chez les médecins en affirmant que les médias n’en parlent pas et en indiquant, contre la polémique médiatisée suscitée par l’homophobie de Huet, qu’il s’agirait là d’un « vrai » sujet. En suivant cette logique de concurrence, on pourrait trouver un corps de métier où le taux de suicide est plus important, par exemple chez les enseignant-es. On pourrait donc dire à ce médecin de ne pas nous ennuyer avec des faux problèmes. C’est bien le problème de cette vision du monde et de la politique où la défense de droits et de revendications passe par le refus de reconnaître la dignité d’autres personnes : cela incite à vous faire pareil.

En l’occurrence, ce médecin oublie que les discours de haine dont il se fait le défenseur contribuent à un taux de suicide quatre fois plus élevé chez les jeunes LGBTQI que dans le reste de la population, que s’il est nécessaire de prévenir le mal-être dans le milieu médical, il l’est tout autant de le faire chez les LGBTQI, à moins qu’il considère nos vies comme moins dignes d’êtres sauvées, et que ce combat pour prévenir le suicide passe donc par une dénonciation de l’homophobie qu’Huet et son groupe banalisent.

On aurait donc tort de voir dans cette polémique la seule manifestation d’une homophobie individuelle soutenue par pur corporatisme. Elle exprime un état des rapports de force inquiétant alors que la campagne pour les présidentielles commence. Avec d’un côté des socialistes qui ont bradé nos droits, participant ainsi aux LGBTQI-phobies structurelles, ont réduit la lutte contre les discriminations et la haine à un plan de communication expédié 6 mois avant les présidentielles, et qui ne pourra donc se concrétiser réellement ; avec de l’autre un François Fillon relai de la Manif pour tous, dont les propositions sur la Sécurité sociale rejoignent par ailleurs les revendications des médecins-pas-pigeons.

Merci à Fabrice Pilorge pour certains tips et infos.

1Il faudrait aussi évoquer le sexisme qui structure encore aussi les rapports médecins-patientes.

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Ancien militant d' Act Up-Paris, j'analyse dans trois blogs différents les discours de haine qui nous infériorisent, les enjeux de la lutte contre le sida et notamment des PrEP.
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