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Actu | 06.04.2017 - 17 h 50 | 0 COMMENTAIRES
L’imposture de Christophe Barbier expliquée aux élèves

Voici une séquence pédagogique inspirée du dernier éditorial de Christophe Barbier consacré à Philippe Poutou. Ce projet de séquence permettra aux enseignant-es d’aborder en classe les notions de respect, d’argumentation et de débattre de l’utilisation des financements publics.

Voici les premières phrases de l’éditorial de Christophe Barbier :

« Poutou est un cas. D’abord parce que c‘est un révolutionnaire, mais comme il s’appelle Poutou, on ne peut évidemment pas le soupçonner d’être un clone de Staline ou de Lénine. Quand on s’appelle Poutou, on est pardonné d’avance, surtout quand on affiche une telle décontraction et puis une simplicité toute collégienne. »

Un éditorialiste manifeste son opposition à un candidat en faisant une blague sur son nom et en commentant son apparence.

Un peu plus tard dans son éditorial, Christophe Barbier parlera du danger que représente Philippe Poutou. Ce candidat serait notamment dangereux1 parce qu’il ne remplirait pas les conditions d’une « authenticité ouvrière » que l’éditorialiste ne définira pas – pas plus qu’il n’expliquera en quoi il est à même de juger d’une quelconque « authenticité ouvrière ». Selon Barbier, le projet de Poutou est « totalitaire », mènerait « bien évidemment » à la « catastrophe économique et sociale, c’est évident », mais aussi à la « catastrophe sociétale puisque leur projet est de dresser les uns contre les autres2, leur projet est totalitaire. » Aucun argument ne vient étayer de telles accusations.

Je suis enseignant à Saint-Denis depuis 12 ans. J’y ai d’abord exercé en collège, et depuis la rentrée dernière en lycée. Dans la plupart de mes cours, quelle que soit la section, des débats ont lieu : sur l’interprétation de tel passage de Victor Hugo, sur un point du règlement intérieur, sur la pertinence de telle mise en scène du Malade imaginaire, sur des faits de société, etc.

Les programmes et recommandations officielles cadrent ces débats en classe Tous invitent à former les élèves à la rigueur des débats et au respect de ses interlocuteur-rices. Cela ne se limite pas aux programmes de français. Ceux d’éducation musicale au collège, par exemple, définissent une des compétences à laquelle il faut former les élèves dans ces termes : « Argumenter un choix dans la perspective d’une interprétation collective. » et y associe les « notions de respect, de bienveillance et de tolérance ». En français en seconde, les élèves doivent « s’exercer à la prise de parole, à l’écoute, à l’expression de son opinion, et au débat argumenté. »

« Respect », « Débat argumenté »…. Dans la logique de ces programmes, il m’arrive fréquemment de reprendre, et parfois d’avoir à punir, des élèves qui, à court d’argument, sans recul critique, cherche à disqualifier un-e camarade avec qui il y a désaccord en l’attaquant sur son physique, ou, pour reprendre les procédés de Barbier dans le début de son édito, sur son apparence ou son look, ou, de temps à autre, en faisant une blague sur son nom ou son prénom. Les mises au point, et les punitions éventuelles, ont pour but éducatif de distinguer entre les procédés qu’on peut utiliser dans un un échange argumenté, même vif, même conflictuel, et des stratégies de disqualifications et d’attaques personnelles qui n’ont plus rien à voir avec un débat d’idées. Toujours dans la logique de ces programmes, j’invite les élèves qui portent des accusations à les étayer, à argumenter, à fournir des exemples.

Je me rends compte en écoutant Christophe Barbier à quel point ces préventions sont inutiles et à quel point nos programmes ignorent l’essentiel. On devrait bien sûr nous inciter à former les élèves au modèle Barbier, aux attaques personnelles et aux accusations sans fondement. « Regardez Christophe Barbier, et la place qu’il occupe dans l’espace public, le respect qu’on lui accorde dans la sphère médiatique. Voyez par quels procédés il a obtenu de succès, et il conserve cette place. Imitez-le ! » Voilà ce que devraient nous dire les programmes, voilà la logique de l’exemplarité de Barbier.

Fier d’être à l’avant-garde, je vais donc organiser au sein de ma classe de seconde une série de débats sur le monde des médias. La séquence pédagogique se déroulera en trois temps. Dans le premier, j’apporterai en classe la photo de Une et demanderai à mes élèves de juger de ce polémiste sur sa seule apparence et son seul nom. Je leur interdirai de lire le moindre texte de Barbier, puisque ce dernier nous a prouvé qu’on jugeait de la valeur d’une personne sur son nom et son look. Sur le patronyme, j’encouragerai un concours des vannes les plus pourries qui récompensera par un affichage en double A2 le message et j’espère qu’un de mes élèves pourra écrire : « Dans le meilleur des cas, Barbier est rasoir ». Sur le look, j’essaierai de faire venir Luc Ferry pour qu’il commente l’apparence de Barbier. Si l’ancien ministre n’est pas disponible, je reviendrai sur une photo de Barbier et j’insisterai sur la méfiance qu’on doit entretenir envers une personne incapable de respecter sa cravate au point de lui infliger un tel supplice à cause de son micro.

Dans une deuxième séance, nous évoquerons avec les élèves les problèmes de la méthode « Barbier ». On rappellera que les élèves n’ont pas eu accès aux textes de Christophe Barbier : conformément à l’exemple donné dans son éditorial où il accuse Philippe Poutou de tous les maux sans jamais citer la moindre source à l’appui, il est hors de question que mes élèves fassent un effort de rigueur et lisent des textes de l’éditorialiste pour juger de ses idées. Fidèle à la méthode Barbier, je commencerai par l’avertissement suivant : « Vous pensez bien qu’avec un tel nom de famille, il y a des risques : couper les cheveux en quatre est le plus minime. Mais il y a plus grave. Dans un débat, pensez que Barbier a toujours son rasoir posé sur votre gorge. » L’activité sera vivante et prendra la forme d’un jeu de rôle. Chaque élève devra porter une accusation sans fondement à un-e autre camarade : « tu es dangereuse pour la société », « tu n’es pas représentatif-ve », « tu nous emmènes à la catastrophe », « tu nous dresses les uns contre les autres ». L’objectif, conforme à la méthode Barbier, est de montrer aux ados que justifier une accusation dans un débat est éreintant, qu’il n’y en a pas besoin, le tout étant de savoir où se placer dans la société et dans les rapports de pouvoir. Les programmes de collège indique que dans le cadre de débat, il faut former les élèves à la « mobilisation des stratégies argumentatives : recours à des exemples, réfutation, récapitualtion… » Mais nos élèves, dès leur plus jeune âge, doivent le savoir : tout cela est superflu si on veut écrire pour l’Express.

Je n’ai pas encore défini le titre de la troisième séance. J’aime bien « Barbier ne rase pas gratis », mais je trouve plus parlant « Du coiffeur de Hollande à l’Express de Barbier », même s’il nécessite plus de temps d’explication aux élèves sur l’utilisation des fonds publics.

Je commencerai par demander aux élèves ce que leur évoque ce journal qui ne s’intéresse que très rarement à elles et eux, et quand il s’y intéresse, le fait pour les stigmatiser. Je leur présenterai ensuite les chiffres des aides de l’État à l’Express (voir à ce lien) : 373 308 euros en 2015. Je leur demanderai de calculer tous les projet qui pourraient être menés avec cet argent, les voyages qui pourraient être financés, le nombre d’élèves bénéficiaires. C’est là que je leur proposerai de lire des papiers de Barbier, et de son magazine, toute cette ligne éditoriale appelant à la diminution des dépenses publiques. C’est là qu’on reviendra sur les modèles économiques d’un Barbier, incapable de sauver son titre sans l’intervention publique qu’il critique par ailleurs quand il s’agit des pauvres, des malades, des précaires, etc.

Mais là, il faudrait que mes élèves parlent du fond, du contenu, il faudrait qu’on sorte des blagues sur les noms et l’apparence. Le modèle pédagogique Barbier nous l’interdit : est-ce vraiment cela que nous voulons pour nos enfants ?

L’abdication de toute rigueur, le rabaissement de la pensée, l’affaissement du débat public : c’est à cela que nous participons à chaque fois que nous laissons un Barbier, payé en partie par nos impôts, imposer ses méthodes minables sans réagir.

1La première raison invoquée par Barbier serait que Poutou faisant partie des « 20 % des candidat-es «  qui se réclament du trotskisme, il ne serait pas représentatif car il n’y a pas 20 % de trotskistes dans la société, « ça se saurait », alors que cette idéologie aurait amené « aux plus grandes catastrophes possibles ».

2L’assertion est d’autant plus surprenante qu’elle est contredite par de nombreux points du programme du NPA. Pour ne prendre qu’un exemple, les personnes lesbiennes, gaies bi ou trans ne sont pas mises au ban de la société dans le programme présenté par Poutou. Alors que Fillon ou Le Pen les rabaisse et en font des boucs-émissaires, alors que Mélenchon, Macron ou Hamon, malgré leur programme, ont donné des gages à l’homophobie virulente de la société, Poutou n’a pas introduit de hiérarchie sur ce sujet, et est donc celui qui entend le moins « dresser les uns contre les autres ».

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Ancien militant d' Act Up-Paris, j'analyse dans trois blogs différents les discours de haine qui nous infériorisent, les enjeux de la lutte contre le sida et notamment des PrEP.
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