En mettant au placard un responsable départemental, musulman, sur la base des seules calomnies racistes de deux réactionnaires, « En Marche ! » montre la réalité de son fonds de commerce : un fourre-tout idéologique, qui, à force de défendre tout et son contraire, favorise les discours et les pratiques dominantes dans la société : racisme, islamophobie, exclusion.

Une exclusion raciste

Référent d’ « En Marche! » pour le Val d’Oise, Mohamed Saou a dû se retirer à la demande d’Emmanuel Macron lui-même, qui sanctionnait ainsi son soutien sur la seule base des diffamations véhiculées par deux figures réactionnaires et racistes : Céline Pina et Barbara Lefebvre. Les accusations de ces deux auto-proclamées « républicaines » ont été immédiatement relayées par la fachosphère. Les faits sont rapportés par Médiapart (voir article, sur abonnement, à ce lien) et Libération (voir article à ce lien).

Qu’est-il reproché à Saou ? D’avoir critiqué les positions de Manuel Vallls sur le burkini. Or, Emmanuel Macron lui-même a déclaré que l’interdiction du burkini était une défaite de la laïcité (même s’il l’estimait justifiée à certains endroits, voir article à ce lien).

Saou aurait par ailleurs défendu Benzema. On ignorait que c’était un délit. On rappelle que de très nombreux militant-es, associatifs, mais aussi politiques, ont comparé l’exclusion de Benzema de l’équipe de France à la présence de Fillon parmi les candidat-es à la présidentielle pour montrer les indignités sélectives, racistes, de la société française. Faut-il sanctionner toutes ces personnes ?

Saou aurait par ailleurs relayé des messages du CCIF. En prenant au sérieux cette accusation, Macron valide la campagne de diffamation des réac-publicain-es contre cette association de défense des droits humains. Lutter contre l’islamophobie, c’est-à-dire les discriminations et les violences faites contre les personnes en raison de leur religion réelle ou supposée, serait donc un crime. Là encore, l’exclusion contredit les positions passées de Macron sur ce sujet. Saou aurait par ailleurs soutenu les victimes de discrimination islaomophobe, comme les deux femmes au restaurant Le Cénacle. Macron défend-il les restaurants interdits aux femmes portant le voile ?

Saou a affirmé ne pas être Charlie et critiqué une caricature particulièrement dégueulasse après un séisme en Italie (mais il aurait aussi pu le faire à propos de la caricature faisant d’un enfant réfugié mort un violeur s’il avait grandi en Europe). Dans le pays de la laïcité, critiquer cet hebdomadaire est devenu un blasphème, les victimes du terrorisme et le respect qu’on leur doit sont exploité-es pour imposer une pensée unique et museler la liberté de critiquer, et « En Marche ! » accompagne cet affaissement du débat public.

Enfin, Saou aurait soutenu Erdogan, ce qui serait parfaitement condamnable si c’était vraiment le cas. Je pose ici les captures d’écran du message incriminé, datant du lendemain du soulèvement / coup d’état manqué en Turquie. Il ne me parait pas relever d’un véritable soutien à Erdogan, même s’il reste très problématique, notamment sur son complotisme. A chacun de se faire une idée du bien-fondé des accusations de Pina :

Quel que soit ce qu’on en pense, si le message incriminé remontant à l’été dernier était bel et bien contraire aux valeurs d’ « En Marche ! » pourquoi avoir confié ou laissé une telle responsabilité à Saou alors qu’il avait manifesté son opinion ? Avait-elle la moindre visibilité, la moindre influence sur son travail de terrain ? Pourquoi avoir attendu qu’elle soit rendue publique par deux réactionnaires ?

Le commentaire d’En Marche recueilli par Médiapart est particulièrement clair, c’est bien le statut de Céline Pina, et non le fond des accusations, qui ont motivé la sanction : « « Nous avons demandé à Mohamed Saou de se déporter par solidarité avec le mouvement, justifie En Marche. Céline Pina a de très gros relais et une capacité de nuisance dans une certaine gauche, à droite, à l’extrême droite. À deux semaines de la présidentielle, dans une campagne où tout est bon pour salir notre candidat, nous ne pouvions pas nous payer le luxe d’une polémique secondaire. » Quand le portail d’information juif jforum avait sorti ses critiques contre Saou (voir le texte à ce lien), « En Marche ! » n’avait rien fait. Le récit des événements fait par Libération est tout aussi éclairant : « Après la publication de cet article sur Jforum.fr, Mohamed Saou explique avoir demandé «le soutien du mouvement En marche» : «Ils m’ont dit « on va voir si ça monte ».» Quarante-huit heures plus tard, hormis un compte Twitter nommé «Djamel Macron» (visiblement animé par des militants d’extrême droite) qui lui reprochait d’être un «islamiste pro-burkini et pro-Erdogan», ça n’est pas vraiment monté. La vie suit donc son cours – jeudi soir, Mohamed Saou devait d’ailleurs animer une rencontre post-passage de Macron à l’Emission politique dans un café de Cergy. Jusqu’au mardi 5 avril, jour où Céline Pina, ancienne élue socialiste du Val-d’Oise, reprend les captures d’écran de Jforum.fr pour (le) dénoncer sur Facebook »

Or, le post de cette dernière est ouvertement raciste. Après les calomnies, la réactionnaire écrit : « Mais, après tout ce que nous avons subi en tant que peuple, quand on en arrive à remettre un département entre les mains d’un homme qui s’exprime sur les attentats de Nice à la manière d’un Tariq Ramadan, qui vomit la laïcité, ne comprend rien à la liberté d’expression et met son identité « musulmane » en avant dans beaucoup de ses prises de position, il y a de quoi s’étonner. D’autant que rien n’oblige les équipes de Macron à faire ce choix : il n’a pas les mains liées par des situations de pouvoir antérieures ou la gestion de parrains locaux encombrants. ». Parce que musulman, parce que ne le cachant pas, Saou heurte Pina, qui l’assimile à un terroriste. Et elle vient parler de liberté d’expression non comprise, alors qu’elle la refuse à tant de personnes. Et elle vient parler « valeurs » alors que ce passage montre que « des situations de pouvoir antérieures » ou « la gestion de parrains locaux encombrants » auraient pu être des circonstances atténuantes. Quel aveu de sincérité !

Racisme, haine du pluralisme, persécution antilaïque pour raison religieuse : voici Céline Pina, voilà le discours qu’En Marche a cautionné.

Qui a influencé la décision de Macron ?

Céline Pina est une ancienne élue PS. Antilaïque, elle piétine à longueur de temps le premier article de la loi de 1905 qui indique que la République assure la liberté de conscience. Elle est donc partie en guerre contre les musulman-es, notamment les femmes portant le voile, qu’elle a comparé à un brassard nazi. Elle fait de la laïcité et des valeurs républicaines d’égalité un alibi à son racisme. La lecture de ses textes témoigne d’une « méthode » systématique : ses accusations de complicité au terrorisme ne se font jamais sur la base d’une lecture de citations, d’une analyse de la lettre des propos, mais par système d’associations très floues. Dans le monde de Céline Pina, tout le monde qui ne pense pas comme elle (et cela fait nombre) est proche du PIR, le parti des indigènes de la République, au centre d’un vaste complot contre la République. On l’imagine bien capable d’affirmer : « XXX a uriné dans les toilettes d’un restaurant où va régulièrement le facteur qui apporte son courrier à Tariq Ramadan, il est donc caution du terrorisme»1. Elle banalise donc le racisme, dévoie la laïcité et le féminisme, et rabaisse le débat public.

Barbara Lefebvre est une enseignante, qui vient d’être surprise en flagrant délit de mensonge sur le soutien politique qu’elle apporte à François Fillon (voir article à ce lien). Co-auteure des Territoires Perdus de la République, elle y défendait avec Georges Bensoussan le principe selon lequel la cause de tous les problèmes des écoles des quartiers populaires tiendrait à l’origine et la religion des élèves, non aux difficultés sociales et aux inégalités de traitement par l’État. Ses témoignages visent à prouver que l’antisémitisme et le sexisme seraient le seul apanage des élèves musulman-es et/ou maghrébin-es des banlieues. En effet, le programme sexiste de Fillon, et l’antisémitisme de ses soutiens (voir à ce lien) la dégoûtent beaucoup moins : tant que les sexistes et les antisémites sont blanc-hes et chrétien-nes, ça passe.

Le Figaro ouvre ses colonnes à ces deux fausses laïques, véritables racistes. Ce genre de partenariat ne gêne pas Céline Pina. Elle ne rechigne pas à écrire dans le journal d’un vendeur d’armes qui assure ses bénéfices par son commerce avec l’Arabie Saoudite ou le Qatar (voir à ce lien), qui publie des textes d’Eugénie Bastié réhabilitant l’antisémitisme de l’Action Française (voir à ce lien) et défend une idéologie sexiste et anti-LGBTQI. Participer à un meeting contre l’islamophobie, c’est le Mal absolu, dialoguer avec un élève qui a tenu des propos homophobes pour lui montrer ses erreurs, c’est être complice, mais se faire publier par un média financé sur le dos des femmes et des opposant-es démocratiques, avec l’argent des bailleurs du terrorisme, et qui a été la chambre d’écho de la Manif pour tous, là, ni Pina, ni Lefebvre (ni Bouvet, le chef du printemps républicain, qui y écrit aussi) n’y voient de problèmes.

Voilà donc les personnes qui imposent leur loi à En Marche ! Alors que le mouvement a lancé une campagne de séduction des quartiers populaires, principalement fondée sur la promotion de l’entrepreneuriat et de l’individualisme méritant (voir l’article disponible sur abonnement de Médiapart à ce lien), la mise au placard de Mohamed Saoui montre que la défense des victimes du racisme est un « luxe secondaire » qu’il est trop coûteux de payer. Triomphent ainsi les préjugés racistes des militant-res réactionnaires contre les musulman-es et les habitant-es des banlieues.

Et le programme d’ « En Marche ! » pour les quartiers populaires et la laïcité ?

« N’exagérez pas, il faut voir aussi les programmes », pourrait-on m’objecter. C’est en gros les objections que plusieurs Pro-Macron m’avait opposées après la publication de mon papier sur la compassion qu’avait affichée le candidat à l’égard des militant-es homophobes de la Manif pour tous qui auraient été « humilié-es » (voir mon papier à ce lien). Ce à quoi je répondrais qu’un programme n’est rien si celui qui l’annonce ne l’incarne pas dès sa campagne. Que Macron sacrifie un jeune homme arabe et musulman pour éviter les commentaires de réactionnaires racistes et de toute l’extrême-droite m’en dit suffisamment sans que j’ai à lire ses programmes.

Mais soyons bonne pâte, et regardons-les, ces programmes. Sur la laïcité (voir ici), Macron défend une vision en apparence libérale : « La liberté est la règle, et l’interdiction l’exception. ». Pourtant, on voit bien que cette libéralité est très précaire. Macron défend la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux à l’école, au motif que « L’interdiction du foulard à l’école en 2004 fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus. ». Cela a au moins le mérite de l’honnêteté et « En Marche ! » n’essaie pas de nous vendre que la loi concernerait toutes les religions. Macron reconnait donc que l’interdit porte sur une population précise de la société : qu’elle soit bien acceptée n’enlève en rien son caractère discriminatoire. Par ailleurs, il met de côté toutes les discriminations et exclusions des élèves ne portant pas le voile à l’école, mais qui portent un ruban, ou une jupe jugée trop longue, etc. Les conflits restent encore nombreux. Concernant le monde du travail, Macron veut laisser les entreprises libres de faire ce qu’elles veulent. C’est donc faciliter les rapports de force locaux, l’arbitraire et les discriminations.

Mais surtout, le programme de la laïcité de Macron est tout entier tourné vers l’islam : trois points sur quatre du diagnostic concernent les musulman-es. Et la moitié des objectifs fixés concerne cette religion. Conclusions : seul l’islam pose problème en matière de laïcité. Macron, qui a fait partie d’un gouvernement dont le premier ministre a annoncé le refus d’accorder l’égalité des droits aux lesbiennes depuis le Vatican, et qui a fait retirer un outil pédagogique de prévention du sexisme et de l’homophobie sous pression d’associations catholiques (sur tous ces sujets, voir cette tribune), pose donc une religion, et une seule, et une population, et une seule, comme dangereuse pour la laïcité. On voit bien que dans les programmes, il y a des éléments qui expliquent la sanction dont a été victime Mohamed Saou.

Sur les quartiers populaires, Le Monde affirme que Macron ne propose qu’une seule mesure (voir article à ce lien), la création des emplois francs, qui prend la forme, encore et toujours, d’aides à l’employeur. Or, le procédé avait déjà été testé sous Hollande et abandonné. Vive la révolution et le renouveau de Macron !

D’une façon générale, les interventions de Macron sur les quartiers visent à promouvoir le libéralisme, l’initiative individuelle, l’entreprenariat. Les enjeux des inégalités ne sont abordés qu’à la marge, ou quand elles le sont, on voit bien que c’est un affichage irréaliste.

Il en va ainsi des promesses faites pour les écoles primaires de l’éducation prioritaire (voir le programme concernant l’éducation à ce lien). Elles sont certes fondées sur un diagnostic parfaitement recevables (et que Macron aurait dû prendre en compte quand il s’occupait du budget de l’Etat, et quand son gouvernement a refusé d’accorder les moyens qu’il fallait à l’éducation prioritaire, en faisant passer pour une généreuse politique d’efforts ce qui était un moyen pour économiser – voir par exemple le combat de Touche pas à ma Zep). Mais comment prendre au sérieux la promesse de diviser par deux les effectifs de CP et CE1 en REP et REP + quand on veut par ailleurs supprimer 12 000 fonctionnaires et réaliser 60 milliards d’économie de dépense publique (sans nuire à la santé, à la culture) ?

Donc, non seulement les programmes ne compensent pas le geste significatif d’Emmanuel Macron d’exclure son soutien parce que musulman et déplaisant aux racistes, mais une partie montre qu’En Marche tend l’oreille aux sirènes de l’islamophobie, quand elle ne se fout pas des quartiers populaires avec des promesses contradictoires. Car c’est bien le problème d’un candidat qui défend tout et son contraire : « je supprime les fonctionnaires mais garantis la continuité des services publics et moins d’élèves par classe » ; « je lutte contre l’homophobie, mais je plains et légitime en priorité les homophobes, en passant sous silence leur victime » ; « la colonisation est un crime contre l’humanité, mais elle a apporté des choses positives » ; « la colonisation est un crime contre l’humanité, mais il ne faut pas critiquer Israël » ; « le racisme c’est pas bien, mais je mets au placard un soutien pour plaire aux racistes ». Ce n’est plus un candidat avec des convictions, c’est le chat de Shrödinger.

Le problème est qu’on est en politique, pas en physique quantique. A défendre tout et son contraire, Macron se fait forcément l’écho des tendances majoritaires de notre société : il l’avait déjà prouvé avec l’homophobie, il le prouve avec le racisme islamophobe.

1On verra en lisant un texte de Pina (voir à ce lien) consacré à l’historienne Laurence de Cock et à son passage à la télévision face au candidat Fillon que ma caricature n’est pas si caricaturale que cela. Pina conclut son « raisonnement » par association et complotisme (« les journalistes nous mentent ») en affirmant : « voilà le retour des Indigènes de la République en face de Fillon ».

Photo de Une : Photo de profil Twitter de Mohamed Saou à la date de publication de cet article.