On ne lutte pas contre l’homophobie en effaçant à leur demande les responsabilités des homophobes. Ce n’est pas un procès d’intention, mais un appel à re-responsabiliser les politiques. La preuve avec un candidat LREM, Vincent Bru, qui menace à mots couverts de procès ceux qui rappellent son opposition à l’ouverture du mariage, plutôt que de s’excuser sincèrement du mal qu’il a fait.

Maire de Cambo-les-Bains, Vincent Bru avait signé la pétition des Maires pour l’enfance exigeant « l’abrogation de la loi « mariage pour tous » et l’organisation d’états généraux sur la famille, le mariage et la filiation » (voir l’intitulé sans ambiguïté du texte à ce lien). Il est aujourd’hui candidat aux législatives (Circonscription 6406, Pyrénées-Atlantiques), sous l’étiquette LREM.

L’écrasante responsabilité d’En Marche dans la banalisation de l’homophobie

On peut s’indigner, mais ne plus s’étonner, que le combat homophobe de responsables politiques ne soient pas contradictoires avec les valeurs d’En Marche ! Après tout, Macron a plaint les homophobes de la Manif pour tous qui avaient selon lui été humilié-es, il a nommé quatre homophobes au gouvernement et on compte parmi les candidat-es des élu-es aux propos bien plus virulents que ceux de Bru, à commencer par Olivier Serva, qui comme Christine Boutin, a qualifié l’homosexualité « d’abomination ».

La communication de LREM sur le sujet vise à la minimisation de la parole et des pratiques homophobes. Concernant Serva et « l’abomination », le président de la commission d’investiture d’En Marche estime à ce sujet que « tout le monde a droit à l’erreur » (voir article à ce lien) ; le porte-parole du gouvernement estimait à propos de la croisade homophobe du ministre Darmanin qu’ « on a tous dit des bêtises » (voir article à ce lien), renvoyant dos-à-dos homophobes et militantEs de l’égalité,  comme l’avait fait Macron dans la campagne. Rien de tout cela n’est donc grave, hein1.

Une telle minimisation est un déni de l’homophobie et de ses conséquences. L’opposition au mariage est directement corrélée à une hausse des agressions rapportées à SOS Homophobie : ce fut le cas en 2013, où l’association a reçu 78 % de signalements en plus, c’est encore le cas cette année où ce sont les débats autour de la présidentielle qui a participé à l’augmentation de 20 % des violences décrites à SOS. En minimisant l’homophobie des opposant-es aux droits des personnes LGBTI, le mouvement En Marche refuse de reconnaître les causes de cette augmentation des violences.

Dans ce même mouvement de minimisation / banalisation de l’homophobie, En Marche refuse aussi de reconnaître le lien entre le refus des droits et de l’égalité et le surtaux de suicides chez les jeunes LGBTI. Une étude américaine a observé une baisse significative des suicides chez les jeunes homos dans les états où le mariage a été légalisé (voir l’étude ici, et un article français sur le sujet à ce lien). J’avais témoigné (voir cet article) des pensées suicidaires qui, pour la première et je l’espère la dernière fois de ma vie, m’avaient envahi quand Hollande avait accordé une première victoire aux homophobes de la Manif pour tous2. Autant vous dire que Vincent Bru s’en est foutu quand je lui ai envoyé le lien. On a tous droit à l’erreur, comme le dit la commission d’investiture d’En Marche, mais une « erreur » comme le suicide, on ne peut pas revenir dessus.

Il faudrait bien évidemment évoquer aussi les discriminations, les rejets par la famille, les insultes quotidiennes qui pourrissent nos vies, autant de pratiques alimentées par l’homophobie d’en haut, celle de ces élu-es pour qui nous sommes des sous-citoyen-nes, des « abominations », et dont En Marche recycle la haine. Lutter contre l’homophobie, c’est prendre acte des progrès chez certaines personnes, mais c’est aussi refuser les repentirs opportunistes trop faciles, qui minimise l’impact de l’homophobie.

Dès lors, on peut se réjouir qu’un élu affirme avoir changé. Mais on n’oublie pas pour autant, et surtout, on examine son discours d’assez près. C’est ce que j’ai fait avec Vincent Bru. Il ne s’agit pas de « procès d’intention », comme l’affirme le candidat, mais bien de prendre au sérieux les responsabilités politiques quand tout le système Macron, quand il s’agit d’homophobie comme de nombreux autres sujets, voudraient les effacer. Vous demandez un mandat, vous demandez du pouvoir, vous en usez pour nous faire du mal : oui vous avez le droit d’évoluer, mais à condition de ne pas effacer le mal que vous nous avez fait.

Un revirement très ambigü

De fait, le texte de « clarification » publié par le candidat d’En Marche sur sa page Facebook n’est pas satisfaisant (voir à ce lien). Il se compose d’une introduction vindicative, s’en prenant aux seul-es militant-es LGBTI et d’un copier / coller d’un message envoyé aux responsables de la pétition homophobe des Maires pour l’enfance.
D’une part, ce texte n’a pas été produit spontanément. D’ailleurs, Bru s’en offusque, parlant de « propos insultants et mensongers publiés sur les réseaux sociaux et dans la presse ». Insultes ? Mensonges ? Qualifier ainsi les questions légitimes des militant-es LGBTI à En Marche et inverser les violences ne sont pas les meilleurs moyens de prouver qu’on a évolué et qu’on se remet en cause.

D’autre part on n’y trouve aucune excuse pour le mal infligé aux homosexuel-les. Quand on affirme avoir changé et défendre enfin les droits, on tient compte des conséquences de ce à quoi on a contribué et on s’en excuse. Ni sur son post, ni dans ses tweets suivants, Vincent Bru ne daignera s’excuser. Il continuera au contraire à se poser en victime, passant sous silence les agressions, les suicides, les discriminations que l’homophobie, dont il s’est fait un vecteur, autorise. Bru a changé, mais comment le croire s’il n’y a pas prise de conscience qu’il a fait du mal ? Bru voudrait qu’on oublie, mais peut-on oublier ceux et celles qui ne seraient pas suicidé sans les homophobes ? Ceux et celles qui n’auraient pas été agressé-es ?

Au lieu d’assumer sa contribution aux violences passées, Bru fait tout pour la minimiser. Il écrit ainsi : « Je précise également que mon opposition au projet de loi sur le mariage pour tous était fondée sur une distinction terminologique. Je souhaitais que la loi utilise le terme “union civile” et non “mariage”. Cette distinction n’a rien à voir avec une supposée discrimination que l’on m’attribue de façon mensongère. »

Or, précisément, une telle précaution de langage est discriminatoire, et le mensonge consiste à vouloir le cacher. Refuser le mariage aux homos à cause du mot, c’est entendre que ce mot serait sacré, relèverait d’une réalité qui ne serait pas digne des gays et des lesbiennes. C’est aussi une immense concession au lobby religieux, et donc une atteinte à la laïcité. Le mariage est un acte civil, l’égalité exige qu’il soit ouvert à tous les couples, toute autre dénomination est un écran de fumée homophobe. Cette distinction terminologique était d’ailleurs centrale dans l’argumentaire de LMPT, de Boutin, et l’est resté pendant la présidentielle chez Fillon et Le Pen.

Bru affirme que ses doutes à son sujet sont maintenant levés. On s’en réjouit. Mais il ne s’agissait pas de doute, mais bien d’une opposition frontale, marqué par une conception homophobe du mariage. Si Bru a changé, pourquoi ne pas le reconnaitre en ces termes ? Ce serait tout à son honneur et ferait avancer la reconnaissance de ce qu’est réllement l’homophobie.

Aux Maires pour l’enfance, Bru demande le retrait de son nom des signataires de la pétition homophobe, et on peut l’en féliciter. Mais un des arguments qu’il leur donne est étrange : « la présentation de votre page web porte à confusion. Au-dessus de la pétition la mention « Mobilisons-nous pour obtenir l’abrogation de la loi « mariage pour tous » et l’organisation d’états généraux sur la famille, le mariage et la filiation ! » déroute le lecteur. En effet, je n’ai jamais été et ne serai jamais pour l’abrogation de la Loi « mariage pour tous ». » Or, la page web de la pétition ne prête à aucune confusion et l’intitulé portant la revendication de l’abrogation est très claire en 2013 ou en 2017. Si Bru n’a pas voulu d’abrogation en 2013, s’il s’agissait de doutes, pourquoi vouloir signer la pétition ? Et si la présentation de la page web portait moins à confusion, selon la logique du candidat, conserverait-il sa signature ? Rien de tout cela n’est très clair.

Dernier argument pour nous convaincre de son changement : il a déjà marié un couple d’hommes. On en tombe à la renverse : un élu applique la loi, et il faudrait sabrer le champagne, et oublier ses combats passés pour empêcher les progrès de nos droits.

Menace et paternalisme sur Twitter

On l’a vu, Vincent Bru est pédagogique et respectueux avec les Maires pour l’Enfance quand il justifie son retrait de la pétition. Il n’est que colère et vindicte contre les militantEs LGBTI qui interrogent légitimement sa candidature, les accusant d’insultes, de mensonges, de « procès d’intention » :

Il va plus loin, menaçant à mots couverts de procès des militantEs qui le listaient, légitimement, parmi les candidats au poste de député-es s’étant opposé-es à l’ouverture du mariage. Si on se met à dire la vérité maintenant, où va-t-on ?

Non seulement Bru ne reconnait pas le mal qu’il nous a fait, s’exonère facilement de toute homophobie avec des tours de passe-passe, mais il intimide les militantEs LGBTI. C’est comme cela qu’on change ?

Le paternalisme condescendant va de pair avec cette violence. Quand je lui explique par un fil twitter (voir ici) ce que j’ai développé dans cet article, Bru se la joue grand frère expliquant la vie :

L’élu était jusqu’à aujourd’hui signataire d’une pétition homophobe, et se croit à même de nous prendre de haut et nous expliquer comment lutter efficacement contre l’homophobie. Quelle arrogance !

On pourrait en rire s’il n’y avait pas en jeu nos vies, nos droits, gâchés par des homophobes à qui Macron offre un recyclage facile. Le prix à payer est la banalisation de l’homophobie, et une irresponsabilité politique croissante.

1N’oublions pas non plus l’avalisation par la secrétaire d’Etat en charge du dossier de l’homophobie, Marlène Schiappa, des discours de haine de Cyril Hanouna.

2Voici par exemple ce que j’écrivais : « Chaque propos homophobe est un coup de massue qui va m’anéantir, ou moi, ou votre fille, votre fils, votre mari, votre tante, votre voisin, vos frères, ou votre meilleure amie et sa petite amie, ou alors, oui, une inconnue. Oui, c’est à chaque fois un coup de matraque : un petit coup comme cela, sur la tête, qui ne fait apparemment pas de mal à moi, à votre fille, votre fils, votre voisinE ou à unE inconnuE ; et un gros coup ; et plein de centaines de coups, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Et alors que tout le monde trouve normal qu’on me tabasse le crâne et manifeste , le Président de la République, élu « pour le changement, maintenant », dit que finalement, certainEs auraient une « liberté de conscience » à me filer des coups de matraque, – car le fait que je prenne des coups dans la tête est normal dans une démocratie, non ? Je suis un sale pédé, celles et ceux qui manifestent contre l’égalité ont bien droit de me taper sur le crâne, surtout les maires, pensez donc, si on leur refusait le droit à me taper sur le crâne, où irait le monde ? »

Image de Une : photo du profil Twitter de Bru