La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

VendeurSEs de haine
Analyse des discours qui nous infériorisent
Dernier Billet
Actu | 10.04.2017 - 10 h 11 | 2 COMMENTAIRES
Lettre ouverte aux candidats qui ne veulent pas nommer l’homophobie de la Manif pour Tous

Une lettre ouverte adressée à Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon et Emmanuel Macron sur les positions qu’ils ont défendues à l’égard du mouvement homophobe, transphobe et sexiste « La Manif pour tous ».

Messieurs,

Au cours des dernières semaines, dans le cadre de la campagne électorale, chacun d’entre vous a tenu des propos publics passant sous silence ou relativisant l’homophobie, mais aussi le sexisme et la transphobie du projet et du combat de la « Manif pour tous » et de ses satellites1.

Ce refus de nommer la haine du mouvement est d’autant plus étonnant que vous défendez dans vos programmes les droits des personnes lesbiennes, gaies, bi, trans, parfois aussi les intersexes. Tout comme l’ouverture du mariage, ces droits sont la traduction du combat mené par les militant-es LGBTIQ+ depuis vingt ans, parfois contre votre vos familles politiques. Cette lutte s’appuie sur une définition stricte de l’homophobie et de la transphobie, englobant le refus d’accorder l’égalité et de légaliser les discriminations. Vos positions à l’égard du mouvement réactionnaire remettent en cause cette définition.

La Manif pour tous est un mouvement qui entend faire disparaître de l’espace public les femmes et les personnes lesbiennes, gaies, bi, trans, queers ou intersexe (LGBTQI). En nous privant du peu de droits dont nous disposons. En nous intimidant par les menaces verbales et les insultes. En imposant une hiérarchie dans la société en fonction du genre, de l’identité de genre, de l’orientation sexuelle, de la composition d’une famille, hiérarchie par définition incompatible avec le principe d’égalité qui est au cœur de la devise républicaine. Un tel mouvement est donc par essence sexiste (dans son opposition à la contraception et l’IVG, par exemple), homophobe, lesbophobe, transphobe, biphobe. Se battre pour que les homos, les trans soient placé-es à un rang inférieur de la société, vivent dans la honte et cachés est un programme de haine, et sur ce point, il n’y a pas lieu de légitimer des militants qui auraient été respectables car ils n’auraient pas manifesté leur haine par de la violence verbale ou physique.

Ne pas nommer l’homophobie ni le sexisme, ni la transphobie de la Manif pour tous, c’est aussi passer sous silence les conséquences de ces haines sur notre vie, notre santé, notre bien-être. Répéter comme le fait la Manif pour tous que nous sommes des sous-citoyen-nes qui ne devraient pas avoir les mêmes droits, que nous ne saurions élever d’enfants, que nous sommes un danger pour la société, c’est contribuer à la haine et au mépris de soi qui expliquent le surtaux de suicide chez les jeunes LGBTQI2 et qui encouragent certaines familles à chasser leur enfant parce gay, lesbienne ou trans ; imposer à la société une hiérarchie dans laquelle nous serions en bas, c’est autoriser les insultes, les menaces et les agressions physiques3  ; faire disparaître les couples d’homme et de femmes, c’est faire le lit d’une épidémie comme celle du VIH / sida, par exemple en censurant des campagnes de prévention représentant des couples d’hommes4 ; refuser les études sur le genre, c’est esquiver les droits des intersexes, et notamment la nécessité d’en finir avec les mutilations génitales.

Partout où la Manif pour Tous, par l’intermédiaire de son parti Sens commun, s’est imposée dans les collectivités territoriales, on remarque des politiques d’entraves à la contraception (retrait du Pass Contraception en Ile-de-France dès les premières semaines du mandat de Valérie Pécresse, par exemple), à l’avortement, aux droits des femmes, à la prévention de l’homophobie, aux recherches en sciences sociales sur les questions de genre et sur les inégalités hommes-femmes – notamment par des diminutions ou des suppressions de subventions.

Il n’y a donc pas de « malentendu » : ce programme est homophobe, sexiste, transphobe. Quelle pédagogie peut-il y avoir si la haine et ses conséquences ne sont pas désignées en tant que telles ? Suicides, agressions, familles homoparentales humiliées, mutilations des intersexes, assassinats de personnes trans, entraves à la prévention du VIH, à la contraception, à l’IVG, discriminations : vous n’en avez pas parlé dans vos interventions publiques concernant la Manif pour tous, trop préoccupés à en absoudre les militant-es. Mais comment prendre au sérieux des responsables politiques qui vont par ailleurs dire que l’homophobie est inacceptable, mais refusent de la dénoncer quand ls la voient ?

Vous vantez les mérites du dialogue. Mais pourquoi ce dialogue devrait-il se faire avec les réactionnaires ? Avez-vous dialogué avec les associations LGBTQI avant de livrer votre diagnostic sur la Manif pour tous, histoire de voir comment elles allaient vivre la réhabilitation de ce mouvement haineux ? Non. Votre sens du dialogue est aiguisé quand il s’agit de justifier ce programme de haine. Mais il s’émousse lorsqu’il s’agit de parler aux personnes LGBTQI. L’ancienne présidente d’Act Up-Paris a été condamnée pour avoir dit que la Manif pour tous était homophobe, et vous ne l’avez pas soutenue. Quel signal envoyez-vous avec un sens du dialogue si déséquilibré ? Vous reconnaissez la légitimité de celles et ceux qui nous insultent, nous rabaissent, nous privent de nos droits, et vous n’accordez aucune attention aux militant-es qui dénoncent leur discours ? Vous rendez-vous compte que vos propos légitimant la Manif pour tous valident cette condamnation ?

Contre les critiques que vos positions ont suscitées, vos militant-es et vous avez aussi fait valoir vos programmes. Certes, ils promettent des avancées pour nos droits. Mais c’est insuffisant.

D’une part, car vous ne serez peut-être pas élus, votre programme restera virtuel, alors que l’impact de vos propos publics restera, ainsi que la légitimation d’un mouvement de haine à laquelle vous venez de contribuer.

D’autre part, car un programme n’est pas forcément appliqué : le mandat qui s’achève, auquel ont participé deux d’entre vous, l’a démontré. L’ouverture de la PMA, le changement d’état civil plein et entier pour les trans, étaient au programme socialiste de 2012 ; rien de cela n’a été réalisé, précisément parce que la majorité sortante a considéré, comme vous le faites, que la Manif pour tous était un partenaire légitime avec qui il fallait dialoguer – les propos de la ministre Laurence Rossignol à cet égard sont très clairs5. Était-il au programme socialiste de transgresser tous les principes de la laïcité et annoncer depuis le Vatican que la PMA ne serait pas ouverte aux couples de femmes, ou de faire retirer sous pression religieuse un outil pédagogique de prévention du sexisme et des LGBTQI-phobies comme les ABC de l’égalité ? Était-il au programme socialiste d’évoquer une « liberté de conscience » pour les maires à propos du mariage ? Était-il au programme socialiste de censurer un concept scientifique et un objet d’études comme le genre ? Certains d’entre vous ont déjà évoqué à demi-mots que l’application de ce programme serait suspendue à un dialogue avec les homophobes – reprenant la rhétorique que nous sert Laurence Rossignol depuis qu’elle est en poste. Comment ne pas rester réservé-es face à  vos promesses quand dans le même temps, vous reprenez tous les trois, au-delà de vos différences, la même attitude qui a permis à la majorité précédente de s’exonérer de celles qu’elle avait faites ?

Et enfin car on ne lutte pas contre les LGBTQI-phobies avec des seules mesures électorales, aussi indispensables soient-elles. On lutte contre ces haines en les nommant explicitement, en imposant leur caractère intolérable, là où la société n’y voit en général pas de mal, en décrivant leurs conséquences (suicides, agressions, discriminations, atteintes à la santé, etc.), en inversant les rapports de force qui contribuent aux oppressions et en nommant celles et ceux qui contribuent à cet état de fait. Oui, en désignant clairement les responsabilités, pas en se contentant de dire « l’homophobie, c’est pas bien« . En légitimant la parole de ceux qui nous veulent du mal, vous rendez respectables des discours de haine, vous légitimez inégalités et discriminations.

Vous nous renvoyez vingt ans en arrière en matière de reconnaissance de ce que sont les haines homophobes, transphobes, sexistes. Vous contribuez à notre invisibilisation en refusant de nous adresser la parole ou de nous consulter. Vous rendez plus difficile notre combat, par exemple en matière de prévention du sexisme et des haines anti-LGBTQI à l’école : comment expliquer aux plus jeunes que les hiérarchies entre homos et hétéros sont condamnables si des responsables publics légitiment la parole de celles et ceux qui entretiennent ces hiérarchies, et passent sous silence les conséquences de ces inégalités sur notre vie ? Les dégâts que vous avez ainsi causés vont être longs à réparer, que vous soyez élus ou non.

Je ne peux m’empêcher de lire vos propos dans une continuité avec la lâcheté et l’indifférence du parti socialiste à l’égard des LGBTQI : celles d’un Mitterrand ne faisant rien pour nous après avoir aboli la criminalisation de l’homosexualité ; celles des majorités de gauche refusant de mettre en place des campagnes de prévention dans les médias grand public contre le VIH alors que le sida décimait les communautés gays et trans (il a fallu attendre 1999 pour voir un homosexuel dans un spot de prévention télévisé institutionnel!) ; celle d’un PS refusant d’aller voter le PACS en 1998, tolérant ses insuffisances manifestes, s’opposant à l’ouverture du mariage (ah, Elisabeth Guigou invoquant « l’ordre symbolique de la société » menacé par l’ouverture du mariage!) ; celle d’un PS qui ne reconnait les revendications autour du mariage, de la PMA, du droit des trans, que parce que des activistes occupent le siège de leur parti à plusieurs reprises, et imposent l’agenda de l’égalité contre la frilosié des responsables « de gauche » ; celle de ce parti qui s’accommode très bien de l’expulsion de sans-papiers LGBTQI dans des pays où ils et elles seront persécuté-es, enfermé-es, parfois exécuté-es, ou encore de la mutilation des enfants intersexe.

Vos propos publics le rappellent : nos droits n’ont avancé que parce que nous nous sommes mobilisé-es, et non parce que l’étincelle de l’égalité, descendue miraculeusement du ciel, a illuminé les partis. L’ouverture du mariage n’a été possible que parce les activistes l’ont inscrit à l’agenda : en luttant contre les homophobes, mais aussi en construisant un rapport de forces contre les partis de gauche qui refusaient de défendre le mariage, l’ouverture de la PMA, les droits des trans, etc. La loi « Taubira » porte mal son nom : c’est avant tout la loi de militant-es anonymes, qui ont dû autant combattre les haines anti-LGBTQI que l’indifférence du parti auquel vous apparteniez tous alors, et celles de vos pair-es. Et si la PMA n’a pas été ouverte, si le droit des trans n’a progressé qu’à la marge, c’est que nous avons laissé faire une majorité en qui nous avions mal placé notre confiance. Devons-nous réitérer la même erreur, vous faire confiance, alors que vous semblez plus vous soucier des homophobes qui ne voteront jamais pour vous que de nous ?

Je ne vous assimile évidemment pas aux candidat-es homophobes et sexistes, François Fillon et Marine Le Pen. Mais c’est précisément parce qu’il et elle représentent un danger réel pour nos vies, notre santé, nos droits, que nous avons besoin d’un discours sans ambiguïté en face, désignant la haine pour ce qu’elle est. En refusant de le faire, vous renforcez leurs positions, puisqu’il leur est possible de faire référence à votre discours pour présenter les revendications de la Manif pour tous, qu’ils ont reprises, comme l’objet d’un dialogue, le fruit d’une position légitime dans les débats publics. Voyez comme ils et elles jubilent quand une militante féministe regrette la bienveillance que vous leur avez manifestée :

Peut-on encore espérer dans les dernières semaines des prises de position claires rappelant que les haines anti-LGBTQI blessent et tuent, que les programmes de la Manif pour tous et de Sens commun introduisent une hiérarchie intolérable dans la société, qu’on ne peut faire de pédagogie et de prévention contre les haines sans nommer celles-ci, sans en désigner les responsables et que lorsqu’on prétend parler des droits des LGBTQI, on les consulte, dans leur diversité, en sortant de son entre-soi partisan ? Il n’est pas encore trop tard pour vous soucier réellement de notre vie, notre santé, nos droits et notre bien-être. Cela commence par dénoncer précisément celles et ceux qui les menacent. La Manif pour Tous en fait partie, sans ambiguïté.

Jérôme Martin

Militant de la lutte contre le sida et pour les droits des LGBTQI

1Interview de Benoit Hamon à Familles Chrétiennes, le 29 mars 2017 (voir à ce lien). Le mot « homophobie » n’est pas utilisé, et la seule critique portée contre certains militants sont les attaques racistes contre Christiane Taubira. Benoit Hamon se flatte d’avoir dialogué avec les militant-es qui ne formeraient pas un bloc homogène.

Interview d’Emmanuel Macron au Nouvel Observateur le 16 février 2017(voir à ce lien). Le mot « homophobie » n’est pas utilisé pour désigner les opoosant-es au mariage pour tous, invoqué comme exemple de cette « partie du pays qui a de bonnes raisons de vivre dans le ressentiment et les passions tristes » et que l’on a « humilié ». Un combat visant à maintenir les inégalités entre homos et hétéros n’est donc pas qualifié d’homophobes, mais de « ressentiment » ayant de « bonnes raisons d’exister. Le dialogue est encouragé.

Interview de Jean-Luc Mélenchon à Familles Chrétiennes le 1er février 2017 (voir à ce lien). Le mot homophobie n’est pas utilisé. Les idées de la Manif pour tous sont qualifiées de « convictions profondément enracinées dans notre peuple », alors que l’ouverture du mariage et de la PMA sont largement soutenus par la population. Le candidat reconnait que « Les gens se sont mobilisés parce qu’ils estiment inacceptable que deux personnes du même sexe puissent être considérées comme mariées. » mais il ne qualifie pas cette pensée d’exclusion, de discrimination ou d’homophobie, il utilise l’expression « premier souci ». Il fait de plus « le pari du malentendu » avec ce mouvement. Le refus d’utiliser est d’autant plus surprenant que Jean-Luc Mélenchon fut un des rares responsables politiques à qualifier justement l’attentat d’Orlando, quand François Hollande devait s’y prendre à trois fois pour en décrire l’homophobie.

2Une récente étude américaine établit un lien entre l’ouverture du mariage et la diminution des suicides chez les homosexuels. http://www.liberation.fr/france/2017/02/23/le-mariage-pour-tous-bouclier-antisuicide-des-jeunes-lgbt_1550326

3En 2013, la mobilisation contre les droits des homosexuel-les s’est accompagné d’une explosion des appels à SOS Homophobie pour signaler de tels actes.

4Au-delà de la censure, dont un exemple récent en France aurait dû vous revenir quand vous avez légitimé la Manif pour tous, et qui rappelle que l’homophobie a déterminé les politiques de santé française depuis le début de l’épidémie en incitant à l’auto-censure, les discriminations ont un impact sur les pratiques à risque et la prévention, comme le montre par exemple cette étude (voir à ce lien)

5Voir par exemple à ce lien ou à ce lien. J’avais par ailleurs comparé la fermeté affichée par la ministre envers les femmes portant le voile, et le dialogue affiché avec la Manif pour tous, voir à ce lien.

Photo du profil de jeromemartin
Publié par
Ancien militant d' Act Up-Paris, j'analyse dans trois blogs différents les discours de haine qui nous infériorisent, les enjeux de la lutte contre le sida et notamment des PrEP.
Autres articles | Profil | Compte Twitter
LES réactions (2)
Lettre ouverte aux candidats qui ne veulent pas nommer l’homophobie de la Manif pour Tous
  • Par Freddy 13 Avr 2017 - 6 H 15

    Pareil, elle est vraiment bien rédigée et argumentée cette lettre. Ca fait carrément du bien à lire, puisque de nos jours, pour moi en tout cas, dire merci aux reproducteurs de ne me laisser vivre en subissant seulement quelques humiliations et dépressions par ci par là.

     
  • Par UncertainWorld 10 Avr 2017 - 13 H 53
    Photo du profil de UncertainWorld

    J’ai pris plaisir à lire cette lettre ouverte, car moi aussi j’enrage de voir que la haine de LMPT n’est pas nommée par des responsables politiques qui se prétendent LGBT-friendly et féministes. Que cela nous rappelle pourquoi il existe un militantisme pour les femmes et pour les minorités sexuelles et de genre : si cela n’existait pas, il n’y aurait eu aucune avancée, aucun changement.

     
  • ajouteZ VOTRE réaction
    Publicité